• Il y a cent ans...

     

     

     

    Il y a cent ans...

    Ruines à Reninghe, (1917)

    par Georges Emile Lebacq

     

     

    Comment Stefan Zweig apprit la déclaration de guerre, par un jour ensoleillé d'été.

     

    Les premiers jours de la guerre de 1914

     

    Même sans la catastrophe qu'il déchaîna sur l'Europe, cet été de 1914 nous serait demeuré inoubliable. Car j'en ai rarement vécu de plus luxuriant, de plus beau, je dirais presque de plus estival. Jour après jour, le ciel resta d'un bleu de soie, l'air était doux sans être étouffant, les prairies parfumées et chaudes, les forêts sombres et touffues avec leur jeune verdure. Aujourd'hui encore, quand je prononce le mot été, je ne peux que songer involontairement à ces radieuses journées de juillet que je passai à Baden, près de Vienne. Je m'étais retiré dans cette petite ville romantique, que Beethoven choisissait si volontiers pour séjour d'été, afin d'y consacrer ce mois à mon travail, dans une profonde concentration, et de passer ensuite le reste de l'été chez Verhaeren, mon ami vénéré, dans sa modeste maison de campagne, en Belgi­que. A Baden, il n'est pas nécessaire de quitter la petite ville pour jouir du paysage. La belle forêt des collines se glisse insensiblement entre les maisons basses de style Biedermeier, qui ont conservé la simplicité et la grâce de l'époque beethovenienne. Dans les cafés et les restau­rants, on s'attablait partout en plein air, on pouvait se mêler à son gré au peuple gai des curistes qui se promenaient en voiture dans le parc de l'établissement de bains ou s'égaraient sur des chemins solitaires.

    La veille de ce 29 juin, qui dans la catholique Autriche est la fête de saint Pierre et saint Paul, de nombreux hôtes étaient déjà arrivés de Vienne. En clairs vêtements d'été, joyeuse, insouciante, la foule affluait dans le parc devant le kiosque à musique. La journée était douce ; le ciel sans nuages s'étendait au-dessus des larges couronnes des châtaigniers, et c'était un vrai jour à se sentir heureux. Les vacances approchaient pour les adultes, pour les enfants, et avec ce premier jour férié de l'été, c'était comme s'ils aspiraient par avance tout l'été avec son air plein de félicité, son vert nourri, son oubli des soucis quotidiens. J'étais assis à l'écart de la foule du parc et lisais un livre — je me souviens que c'était Tolstoï et Dostoïevski, de Merejkovski —, je le lisais avec une attention concentrée. Cependant, le vent dans les arbres, le gazouillement des oiseaux et la musique du parc qui flottait dans l'air étaient également présents à ma conscience. J'entendais distinctement des mélodies sans en être gêné, car notre oreille est si capable d'adaptation qu'une rumeur soutenue, une rue bruyante, un ruisseau bouillonnant, s'installe complètement dans notre conscience au bout de quelques minutes et qu'au contraire seule une rupture inattendue du rythme nous fait dresser l'oreille.

    C'est ainsi que j'interrompis involontairement ma lecture quand soudain la musique se tut au milieu d'une mesure. Je ne savais pas quel morceau jouait l'orchestre de l'établissement de bains. Je sentis seulement que la musique avait cessé tout d'un coup. Instinctivement, je levai les yeux de mon livre. La foule qui se promenait entre les arbres comme une seule masse claire et flottante semblait elle aussi se transformer ; elle aussi interrompait subitement son va-et-vient. Il devait s'être passé quelque chose. Je me levai et vis que les musiciens quittaient leur kiosque. Cela aussi était singulier, car le concert durait d'ordinaire une heure ou plus. Il fallait que quelque événement eût provoqué cette interruption. En m'appro­chant, je remarquai que les gens se pressaient en groupes agités devant le kiosque à musique autour d'une communication qui, de toute évidence, venait d'y être affichée. C'était, comme je l'appris au bout de quelques minutes, la dépêche annonçant que Son Altesse impériale, l'héri­tier du trône François-Ferdinand et son épouse, qui s'étaient rendus en Bosnie pour assister aux manœuvres, y avaient été victimes d'un assassinat politique. (pages 267 à 269)

    STEFAN ZWEIG (Le monde d’hier : Souvenirs d’un européen)

     


    Paroles du Libera me, en latin et en français : a écouter sur youtube

    http://www.youtube.com/watch?v=86NzSlmqQlc

     

     

    LIBERA ME
    Libera me, Domine, de morte aeterna, in die illa tremenda : quando coeli movendi
    sunt et terra ; dum veneris judicare saeculum per ignem.
    Tremens factus sum ego, et timeo, dum discussio venerit, atque ventura ira.

    Dies illa, dies irae, calamitatis et
    miserirae, dies illa, dies magna et amara valde.
    Dum veneris judicare saeculum per ignem.
    Requiem aeternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceat eis.
    Libera me, Domine […]

    Délivre- moi, Seigneur, de la mort éternelle, en ce jour redoutable où le ciel et la terre seront ébranlés ; quand tu viendras éprouver le monde par le feu.
    Voici que je tremble et que j’ai peur devant le jugement qui approche et la colère qui doit venir.
    Ce jour là sera jour de colère, jour de calamité et de misère, jour mémorable et très amer.  Quand tu viendras éprouver
    le monde par le feu.
    Donne- leur, Seigneur, le repos éternel,
    et que la lumière brille à jamais sur eux.

    Délivre- moi, Seigneur […]
     

     

    Offert par mon ami LE SCRUTATEUR : http://www.lescrutateur.com/

     

     

     

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Lundi 4 Août 2014 à 14:08

    Le calme serein avant la tempête.

    Dr WO

    2
    Lundi 4 Août 2014 à 15:38

    Bonjour Dr Who,

    Beaucoup de gens ont connu cela avant toute les guerres, jusqu'à ce que leur vie vole en morceau...

    Livia

    3
    Lundi 4 Août 2014 à 20:15

    Ne perdons jamais le souvenir de ceux qui ont lourdement payé de leur vie ou de grands handicaps .... certes il faut mettre à l'honneur la réconciliation et la bonne entente entre pays mais il faut savoir dire merci toujours à ceux grâce à qui nous sommes libres.

    Bcp de familles ont des aïeuls qui ont connu cette terrible époque.

    Oui tout était calme (apparemment), joie, insouciance, et puis le désastre !

    Maman, lorsque j'étais gamine, me disait aussi que la guerre de 39 avait éclaté en septembre !

    Merci de ton billet !

    Bisous.

    Nicole75

    Merci pour tes gentilles visites et de tes messages que je lis tjs avec bcp d'intérêt.

    4
    Lundi 4 Août 2014 à 23:35

    Bonsoir Nicole,

    Il faut rendre hommage à tous ceux qui nous ont permis de vivre libres jusqu'ici. Mais sommes-nous à l'abri ? Rien n'est moins sûr, la guerre ravage tant de coin de la planète, serons-nous épargné ? Personne ne peut l'assurer.

    J'ai un lointain parent qui est mort le premier jour de cette guerre, il avait juste posé les pieds, et booum! Sa femme ne s'est jamais remise, elle a perdu un peu la tête... c'est très triste!

    Bisous Nicole et à bientôt

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