• La vie sur les murailles...

     

     

    Littérature

    Affiche publicitaire pour les biscuits de Lefèvre-Utile en 1896

    De Alfons Mucha.

     

    UN PEUPLE VIT SUR LES MURAILLES…

     

    Un peuple vit sur les murailles, qui a ses héros, ses fées, ses coutumes, ses maisons, ses voyages. C’est un peuple immobile, irréprochable et muet.

    Ses hommes sont beaux et portent des bretelles qui résistent à la pesanteur, à l’usure et aux fox-terriers. Ils se nettoient avec des produits qui adoucissent le feu des rasoirs. Ils se coiffent de chapeaux pétrifiés. Jamais leurs pantalons ne perdent leur pli. Jamais leurs imperméables ne prennent l’eau. Leurs demeures sont éclairées d’ampoules qui humilient les astres, chauffées par des chaudières au pied desquelles ont voit l’hiver en manteau blanc, étendu raide mort.

    Pourquoi en sortiraient-ils sinon pour errer dans les lotissements où s’élèvera un jour toute fleurie, la maison de leurs rêves, en style normand ? Parfois la femme qu’ils aiment les accompagne. Ils l’aiment parce qu’elle a gardé son teint de jeune fille malgré les bouteilles d’apéritifs qu’on la voit quelquefois brandir, malgré les lessives auxquelles elle se livre le long d’un ruisseau javellisé. Elle s’habille simultanément dans tous les grands magasins, et, à sa façon de se coucher dans l’herbe, on sait qu’elle va révéler sous ses chaussures des talonnettes de caoutchouc.

    Grâce a des farines de premier choix ses nombreux enfants croissent en beauté, et sur des fourneaux artistiques sa cuisine se fait toute seule. Aussi peut-elle, elle aussi, inspecter les morcellements, ou regarder s’élever, comme une vapeur, des immeubles de sept étages dont toutes les fenêtres sont au midi et que soixante trains par jour relient à n’importe quoi. Elle peut passer de longues vacances  sur des plages de beurre, sur des dunes en forme d’entremets. Napoléon lui fournit du cirage, Louis-Philippe des nouilles, et la République des gants.

    Ménage heureux dont les parents âgés portent les meilleurs lunettes, l’homme aux bretelles, la femme au teint de fleur s’avancent sans poids, sans passé, sans but, sur des routes blanches, sous des ciels bleus, et, comme ils ne risquent rien, ils sont assurés contre tout.

    Les religions ont inventé des paradis. Il n’en est pas, si fleuris qu’ils puissent être de bayadère ou de chérubins, qui atteignent au vide sublime du paradis des murs.

    Peut-être n’est-il pas après tout d’autre éternité que de passer du monde des vivants dans celui des affiches !

    Germaine Beaumont

    Extrait de : Si je devais…


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