Les cloches le jour de leur
baptême.
UN SON D’ETERNITE
Dans un monde sans allégresse, ma cloche et ses copines de Notre-Dame sonnent le renouveau à toute volée…
Huit cloches rutilantes et le bourdon approprié sont présentement alignés dans la nef de Notre-Dame de Paris. Elles vont remplacer celles qui officient depuis l’époque de Viollet-le-Duc, et produiront dès le dimanche des Rameaux les sonorités familières au peuple parisien au XVIIIe siècle.
Cette initiative de l’archevêché s’inscrit dans la célébration du 850e anniversaire de la construction de Notre-Dame. Toute cloche d’église porte le nom d’un saint et doit être baptisée. Il incombait à Mgr Vingt-trois de baptiser une à une et solennellement ces nouvelles cloches, en présence des parrains respectifs. Dont acte, le jour de la présentation de la Vierge au Temple.
Office somptueux : le blanc des clercs en cortège depuis le parvis, le bleu des chanteurs de la maîtrise, le grand orgue, une nuée d’enfants du catéchisme, des lueurs de cierges tremblant dans la pénombre. Notre-Dame, c’est l’âme de Paris. L’âme de la France depuis huit siècles, officialisée en quelque sorte depuis le vœu de Louis XIII, il y a quatre siècles. Les vents de l’histoire ont soufflé ici et là ; toujours l’épilogue aura été une messe, un Té Deum, une bénédiction dans ce joyau du gothique français.
Représenté pour la circonstance par le nonce apostolique, le pape Benoît XVI est parrain d’une cloche. Ca se comprend. Je suis parrain de la cloche Denis. Ca se comprend moins aisément. J’ignore par quelle grâce forcément miraculeuse j’ai pu être gratifié d’un tel honneur. C’est peu dire qu’il est immérité, je ne suis qu’un fidèle lambda, pêcheur invétéré devant l’éternel.
Mais enfin Denis est ma filleule, et chaque fois que j’entendrais sonner les cloches de Notre-Dame, je penserai à elle, cela me réchauffera le cœur. […]
Huit siècles, c’est un bail. En l’occurrence son renouvellement au siècle de Saint Louis car les noces de la Franc avec la catholicité romaine remontent à celui de Clovis. Noces entachées de conflits et de malentendus mais d’une fécondité inouïe sur les plans de la spiritualité, de la métaphysique, de la morale, de l’esthétique. […]
Ma cloche bien roulée, ma gentille cloche connaîtra-t-elle jamais l’équivalent des riches heures où foi et raison s’acoquinaient sous le magistère d’Albert le Grand de Thomas d’Aquin ?
La raison à choisi le divorce, il y a longtemps déjà ; elle tourne comme une toupie folle et souvent elle déraisonne. Souvent la foi se sent en exil chez l’ancienne « fille aînée de l’église ». Fille ingrate et paumée. Les anges qui volettent au dessus des tours chères à la Môme Piaf ne savent plus où se poser. Ils risquent d’aller voir ailleurs si un Quasimodo protège une Esméralda. Notre-Dame risque de n’être plus qu’un musée dédié à une mémoire oubliée. Le pire n’est pas certain : l’Eglise en a vu d’autres. La France aussi. […]
Pour l’heure, matérialisme, panthéisme, égocentrisme et nihilisme conspirent à la fabrication high-tech d’un monde sans allégresse aucune. J’aimerais être sûr que tôt ou tard ma jolie cloche et ses copines sonneront un renouveau, à toute volée. Voilà en gros ce qu’un parrain a murmuré à sa filleule l’autre matin, dans la nef de la cathédrale Notre-Dame, tandis que la ferveur des enfants montait en cantiques vers les ogives de la voûte. […]
Denis Tillinac
Extrait de : Valeurs Actuelles