Une île
déserte…
L’enquête étant à la mode il faut être toujours sur le qui-vive, et prêt à répondre avec esprit à des questions qui laisseraient pantois le sphinx lui-même.
L’enquêteur ne sait point que vous avez horreur des voyages, mais vous sommes d’envisager la perspective d’un naufrage sur une île déserte à seule fin de connaître le livre que vous aimeriez
lire là-bas, toute nue et face à Dieu, en attendant le passage du navire libérateur. En vain vous insinuez que, quand à sauver quelque chose, vous préféreriez que ce fût une boite de conserve
ou un peignoir. Malheureuse, ne savez-vous pas que sur une île déserte on ne fait que lire, et même lire la Bible, Kant, la logique de Port-Royal, la table des logarithmes ou la cuisine
bourgeoise de tante Culina, bref tous ces recueils de mots câlins et tendres, de mots qui font rêver d’amour ?
D’amour. Le grand mot est lâché. D’amour.
L’enquêteur vibre. Aimez-vous ? Qui aimez-vous ? Pourquoi aimez-vous ? Aimerez-vous longtemps ? A quel âge faut-il commencer à aimer ? A quel âge faut-il finir ?
Vos amours sont-elles normales ? Sont-elles basées sur l’odorat, la vue, l’ouïe, le toucher, le goût, le risque, la race, ou l’intérêt ? L’assassinat, jusqu’ici considéré comme un des
beaux-arts, est-il une preuve d’amour ? Est-il préférable de tuer l’objet aimé avec une arme à feu, une arme blanche, ou un instrument contondant ?
Qu’est-ce qui rend le plus heureux, l’amour profane ou l’amour divin ? Préférez-vous le plaisir sans amour, ou l’amour sans plaisir ? Combien de personnes peut-on aimer à la
fois ? Voudriez-vous êtes Messaline, sainte Thérèse, Mme Tallien, Belle de Jour ?
La profondeur de ces questions infinies vous effraie et vous hésitez à répondre. Répondez et mentez. La tradition vous interdit d’être véridique ; l’enquêteur ne vous demande que d’être
original, afin de permettre que ses lectrices rougissent, s’écrient : « Ah ! Ah ! » « Tiens, tiens ! » ou même : « Pourquoi
pas ? »
Extrait de : Si je devais… (Germaine BEAUMONT)