La plage de Saint-Pierre
Quiberon (en septembre 2010)
Au revoir le soleil, la mer, nous reviendrons l’année prochaine…
Si tout va bien !
LA PLAGE DES TARTARES.
C’est l’heure où tout le monde a déserté pour le repas du soir. Des enfants caramel, les yeux rougis, une serviette nouée sur l’épaule, trottinent sur la pointe de leurs pieds nus, poussent la
barrière de la villa Sain-Yves.
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Je s’rai l’premier à la douche !
C’est la marée montante, mais la plage est vaste encore. A mi-chemin entre l’eau et le mur de la digue, les pâtés de sable et les châteaux tracent une frontière inattendue. Sans doute leur
alignement tient-il à la texture idéale du sable à cet endroit. Mais la solitude et le contre-jour donnent à ces constructions échelonnées un autre sens. Des ombres s’allongent à l’aplomb des
tours, des murs d’enceinte. C’est un monde ocre brun des citadelles figées dans l’attente – un désert des tartares.
Des goélands s’en viennent marcher là, à petits pas hiératiques et dégoûtés, le col relevé en arrière. Leur taille semble monstrueuse au milieu des châteaux ; la minutie des détails, des
créneaux, des coquillages décoratifs incrustés sur le flanc des douves bascule dans un univers onirique d’une inquiétante précision sous les plumages gris et blancs.
Au loin brille une mer qui pourrait mener loin. Le soleil orangé se dilue dans un nuage-brume. Les citadelles attendent, c’est leur majesté. L’ennemi qui viendra saura les abolir du premier
coup.
Combien de temps résistent au fond de l’eau les châteaux engloutis ? Leur présent d’entre les marées a la prestance suicidaire du roi don Sanche, un air d’exil blessé. Entre l’agitation
solaire et la vague à venir, il y a cette heure de lisière. Du haut des tours, un guetteur invisible se résigne à finir, dans la grandeur rt l’immobilité. Le put put put d’un chalutier qui
rentre au port fait comme un battement de cœur sur le silence.
Philippe DELERM
Extrait de : La sieste assassinée.