La Vénus à la fourrure…
Léopold Sacher-Masoch (vers 1860-70)
La pire mésaventure qui puisse arriver à un artiste est de rencontrer un professeur. Le professeur, pour les besoins de ses petites classifications, colle une étiquette sur l’artiste, et l’artiste disparaît derrière l’étiquette. L’exemple du pauvre Chevallier Léopold de Sacher-Masoch est effrayant. Voilà un écrivain attachant et curieux, un romancier qui a eu l’audace de décrire quelques formes extrêmes de l’amour, un esprit brillant, complexe, caustique, ironique, une sorte de poète pervers à la Baudelaire, bref quelqu’un qu’il est impossible de résumer d’un mot.
Hélas ! Ce mot, le docteur Krafft-Ebing l’a fabriqué : c’est « masochisme ». Freud s’en est abondamment servi par la suite et il est entré dans le langage courant, masquant une des œuvres les plus originales du XIXe siècle. Le dernier des analphabètes à présent dit d’un individu qui semble rechercher les embêtements : « il est maso ! ».
Sacher-Masoch (1836-1895) était très célèbre de son vivant. En 1883, à l’occasion de ses 25 années de vie littéraire, il reçut un album d’hommages dont les signataires étaient Zola, Daudet, Pasteur, Dumas fils, Ibsen, Saint-Saëns, etc… En 1886, il fit un voyage triomphale à Paris, au cours duquel on lui remit la légion d’honneur, à lui homme de lettres autrichien. Si ce terme pédant et diffamatoire de masochisme n’avait pas existé, Sacher-Masoch n’aurait pas connu ce long purgatoire posthume dont il commence à sortir.
Quel dommage que Stendhal n’ait pas pu lire la Vénus à la fourrure ! Il aurait raffolé de ce roman qui se donne pour la confession d’un suprasensuel. Le héros Séverin, trouve sa félicité à être maltraité par une femme. Il faut que celle-ci soit belle, impérieuse, slave de préférence, revêtue de fourrures et armée d’un fouet.
Ce qui est particulièrement profond et même beau, c’est la façon dont l’auteur montre comment la victime pervertit le bourreau. Au début, la belle Wanda Dunajew est une femme toute normale, amoureuse de Séverin le plus clairement et le plus simplement du monde. Mais peu à peu Séverin, par ses théories, par ses extravagantes soumissions, par la sensualité avec laquelle il exprime ses souffrances, libère en elle des forces obscures. « Je crois qu’en moi sommeillent de dangereuses dispositions, di-t-elle. Tu es en train de les réveiller. »
A la vérité, Séverin n’est rien d’autre qu’un tentateur, et qui réussit parfaitement dans son entreprise. Il conduit Wanda à des paroxysmes dignes de lui. Elle accepte qu’il lui signe un contrat d’esclavage, le traite comme un chien et va jusqu’à le faire fouetter par un autre amant. Tout cela coupé de retour enivrant de tendresse. « L’amour ignore vertu et mérite, dit Séverin dans une de ses méditations à la fois humoristiques et mélancoliques. Il tolère tout parce qu’il le doit. »
Il y a eu dans la vie de Sacher-Masoch quelques épisodes semblables à ceux de la Vénus à la fourrure. Du reste, en lisant le roman, on sent une espèce de palpitation autobiographique, comme dans Manon Lescaut. A mon avis, c’est un des plus grands livres sur l’amour, avec Manon Lescaut justement, les Liaisons Dangereuses, Adolphe et une demi-douzaine d’autres.
Jean Dutourd
Extrait de : Contre les dégoûts de la vie.