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Histoire

 

 

 

 

PARLEZ-MOI D’AMOUR…

« Il n’y a d’Amour vrai que dans la rencontre de deux êtres qui découvrent que l’autre est seul à être lui, dans l’éternité. A partir de ce moment, on n’est plus libre de soi ! L’Amour nous fait craindre la mort de l’autre à chaque instant. Quand on fait un mariage d’Amour, on promène une angoisse pour toujours. Mais si c’était à refaire, je le referais avec la même. » L. Jerphagnon

 

 

 

 

 

L-Amour-et-Psyche--Capitole--.jpgL’Amour et Psyché

(Musée du Capitole)

 

L’Amour, encore un de ces concepts si accueillants qu’on se demande parfois de quoi il peut bien être question. De ce point de vue, le grec ancien était autrement précis, distinguant philia, charis, eros, etc…, selon qu’il s’agissait d’affection, filiale, amicale ; d’attachement aussi à la cité, à l’Empire ou à son coin, à sa « petite patrie » disait Plutarque. Ou encore du goût pour les arts et les lettres, ou… de la passion d’Orphée pour Eurydice. Les romains hellénisés feront de même, eux qui déploraient « l’egestas », l’indigence de leur langue. Il n’empêche : amor, caritas, cupido, vénus, libido, voluptas etc… spécifient clairement les diverses situations. Cela allait des étreintes entre deux portes du Satiricon de Pétrone, jusqu’à Didon dans l’Eneide, à son amour perdu pour Enée, à son suicide qu’elle paie dans les enfers. Voilà qui nous change du français d’aujourd’hui, ou quand on parle d’amour, et Dieu sait que ce n’est pas rare, cela peut évoquer le plus bas degré de l’élémentaire aussi bien que le plus éthéré du sublime. Cela va des « affaires de sexe » ou, plus crûment encore, prenant ainsi la partie pour le tout, jusqu’à « cet Amour éternelle en un moment conçu » : de l’amour l’après-midi à la princesse de Clèves. Mais entre les deux extrêmes qu’abrite par routine de langage le même mot, notable est la distance… Au point qu’elle en appelle à l’analyse des situations, au repérage du trajet des consciences. Cela pourrait à tout le moins nous éclairer sur ce que serait l’amour « en soi » s’il le fallait définir. Mais on n’est jamais trop prudent quand on s’avise de suggérer, sinon une définition, du moins une approche, dans quelque domaine que ce soit.

Observons donc d’un peu plus près « l’amour tel qu’on le parle », dans la rue, à la télévision, dans les journaux, les chansons, les feuilletons. Et d’abord cet amour « qu’on fait » : le passe-temps d’un soir, ou d’une heure entre deux trains. Là, rien de plus ni de mieux que la complicité de deux appétits, la conjonction de deux corps, la détumescence et la satiété d’un moment. Et même si cela se passe entre gens qui « sortent ensemble », cela ne débouche, si j’ose dire, sur rien de plus ni de mieux que « les plaisirs qu’on a pour dix sols au bordeau » comme dit gentiment Robert d’Artois dans les Rois Maudits.  Il est d’ailleurs fort possible que les intéressés n’aient rien cherché d’autre. […]

[…] Et pourtant, l’amour n’est-il à la fois « l’infini mis à la portée des caniches » comme l’a dit Céline, et la plus haute raison que les poètes ont su saisir. […]

 

 

 

 

 

Psyche-ranimee-par-le-baiser-de-l-Amour--Antonio-Canova-.jpgPsyché ranimée par le baiser de l’Amour, d’Antonio Canova.

(Musée du Louvre)

 

[…] Je pense à l’épouse de Brutus, qui après le suicide de son mari se tua en avalant faute de mieux, les braises d’un réchaud. A Arria, la femme de Paetus, condamné à mort sous Claude, et qui se frappa la première, et tendit à son mari le poignard, lui disant : « Paetus çà ne fait pas mal ! » ou encore à Paulina, l’épouse de Sénèque à qui Néron avait enjoint de s’ouvrir les veines, le plus tôt étant le mieux. Elle le fit, mais les médecins réussirent à ranimer cette infortunée. Une morte sans tombeau durant ce qui lui resta de vie. Et ce ne sont pas là les seules. Rappelons enfin ce couple qui se jeta dans le lac de Côme. Le mari était incurable, et la femme n’envisageait pas un instant de rester après lui en ce monde. C’est une lettre de Pline le Jeune qui le dit à un ami.

Ainsi, dans la rencontre de deux subjectivités auparavant juxtaposées dans l’espace et dans le temps, quelque chose a surgi, qui a changé la donne. L’un des deux, et parfois les deux ont soudain découvert qu’ils ne pourraient plus désormais vivre l’un sans l’autre, et cela parce que, dirait Montaigne, c’était lui, c’était elle et que c’était moi. Ainsi se manifeste comme dimension essentiel de l’Amour la conscience que l’on y prend soudain de l’autre en ce qu’il a d’unique : hapax. C’est donc l’Amour, du moins quand il est authentique qui révèle l’ipseité de l’autre au plus près de l’absolu. Certes, la sexualité existe tout autant, mais au lieu d’être l’amour tout court, bien court en effet, comme elle l’est si souvent, elle n’en est plus qu’un élément. Essentiel autant qu’on voudra, mais un élément. « Plaisir d’amour ne dure qu’un instant, chagrin d’Amour dure toute la vie… ». L’Amour a tout envahi, tout. Il est devenu une passion. Une passion : la ferveur d’un bonheur a sonné la fin de l’égocentrisme en s’ouvrant sur l’infini.

Lucien Jerphagnon

Extrait de : De l’amour, de la mort, de Dieu et autres bagatelles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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