La Grappe de la Terre promise est l'une des plaques d'émail champlevé du somptueux triptyque réalisé en 1181 par l'orfèvre Lorrain Nicolas de Verdun pour l'abbaye de Klosterneuburg (Autriche). L'émail champlevé consiste à creuser la plaque de métal selon le motif et a y couler l'émail, avec une cuisson par couleur. Il s'agit ici d'émail sur or, et non sur cuivre : c'est ce qui fait la rareté de cette œuvre.
Ce triptyque comporte en tout 52 plaques. Il a été surnommé l'archipel d'émail par l'historien d'art Dominique Ponnau. Au centre de cet archipel, la Crucifixion, surmontée d'une scène représentant le sacrifice d'Isaac, qui préfigure la Passion. Juste au-dessous, la Grappe de la Terre promise annonce l'Eucharistie.
Dans l'art des XIIe et XIIe siècle, chaque scène de l'Ancien Testament présage en effet un moment de la vie du Christ et de la Redemption. C'est ce que l'on appelle un antétype : un personnage ou un épisode annonçant le Christ. Par exemple, Abel et Isaac sont des antétype du Christ. La Pâque des juifs, la manne dans le désert ou encore Elie recevant du pain et du vin d'un ange sont des antétype de l'Eucharistie. Cette iconographie symbolique, nouvelle à l'époque, fut inventée à l'Abbaye de Saint-Denis par le grand abbé Suger, le père de l'art gothique, et son orfèvre, Godefroy de Claire.
L'épisode de la Grappe est raconté au livre des nombres, chapitre 13, quand les Hébreux arrivent en vue du pays de Canaan. Moïse y envoie 12 émissaires en reconnaissance. «Voyez ce qu'est le pays, bon ou mauvais. Prenez des produits du pays. C'était l'époque des premiers raisins. Ils coupèrent un sarment et une grappe de raisin qu'ils emportèrent à deux, sur une perche, ainsi que des grenades et des figues. Ils firent ce récit : le pays où tu nous a envoyé ruisselle de lait et de miel.»
Sous la scène est gravé en latin Botrus in vecte, (la grappe sur la barre) et tout autour : vecte crucis lignum botro christi lege signum, (en la grappe sur la barre, lit le signe du bois de la Croix du Christ). Ce raisin, rapporté suspendu à une perche, c'est Jésus suspendu à la Croix, la Grappe mystique dont le sang a rempli le calice de l'église.
Le porteur qui marche en premier est le peuple juif et l'Ancien Testament, qui vient avant le Christ. Dans certaines représentations, ils ne regardent pas la grappe, ce qui signifie son refus de reconnaître le Messie. Ici, au contraire, il se retourne pour la contempler, ce qui annonce l'illumination d'Israël à la fin des temps. Le porteur qui vient derrière, les yeux fixés sur la grappe, représente les Nations qui avancent les yeux fixés sur la Croix du Christ.
Marie-Gabrielle Leblanc