« Les véritables douleurs, les plus profondes, sont celles qu'on n'exprime pas. On ne se plaint que de légers maux, pas des grandes souffrances. »
Proverbe latin.
Ce proverbe est extrait d'Hippolyte de Sénèque.
Et jusqu'à aujourd'hui, on prétend que les grandes douleurs sont muettes !
Je l'ai toujours entendu dire.
Mais Racine, Corneille et Giraudoux nous démontrent le contraire !
Bérénice pleure et crie vers Titus, vers celui qu'elle aime.
Rodrigue le cœur déchiré, gémit quand il doit se séparer de Chimène.
Et Electre pleure sur la tombe d'Agamemnon.
Livia
Electre sur la tombe d'Agamemnon
Frédéri Leighton
«La femme Narsès. — Oui, explique ! Je ne saisis jamais bien vite. Je sens évidemment qu’il se passe quelque chose, mais je me rends mal compte. Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?
Électre. — Demande au mendiant. Il le sait.
Le mendiant. — Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore.»
Jean Giraudoux
(Extrait d'Electre)
La tête de l'empereur Titus
Extrait de l'acte IV, scène V de "Bérénice":
Racine
Bérénice (s’adressant à Titus):
Eh bien! Régnez, cruel, contentez votre gloire:
Je ne dispute plus. J’attendais, pour vous croire,
Que cette même bouche, après mille serments
D’un amour qui devait unir tous nos moments,
Cette bouche, à mes yeux s’avouant infidèle,
M’ordonnât elle-même une absence éternelle.
Moi-même j’ai voulu vous entendre en ce lieu.
Je n’écoute plus rien, et pour jamais: adieu…
Pour jamais!
Ah, Seigneur! Songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime?
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous?
Que le jour recommence et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus?
Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus!
L’ingrat, de mon départ consolé par avance,
Daignera-t-il compter les jours de mon absence?
Ces jours si longs pour moi lui sembleront trop courts." [...]
Chimène...
Les stances de Rodrigue
Percé jusques au fond du cœur
D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d’une juste querelle,
Et malheureux objet d’une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,
Ô Dieu, l’étrange peine !
En cet affront mon père est l’offensé,
Et l’offenseur le père de Chimène !
Que je sens de rudes combats !
Contre mon propre honneur mon amour s’intéresse :
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse :
L’un m’anime le cœur, l’autre retient mon bras.
Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
Ou de vivre en infâme,
Des deux côtés mon mal est infini.
Ô Dieu, l’étrange peine !
Faut-il laisser un affront impuni ?
Faut-il punir le père de Chimène ? […]
Ce sont trois grandes et magnifiques douleurs qui sont loin d'être muettes !