Un coup de dés jamais n’abolit le hasard…
Un coup de dés jamais n’abolit le hasard, mais c’est la ligne droite qui s’en charge. La ligne droite, graphique de notre époque, est le plus court chemin entre l’homme et l’ennui.
Faut-il s’étonner qu’épris ainsi de lignes droites, tout nous conduise à la neurasthénie ? La ligne droite c’est le baron Haussmann, les tunnels, le système métrique, les routes départementales, le métro, les poteaux et le pardessus des percepteurs.
La ligne courbe, ce sont les rivages, les collines, les seins et la musique ; et les paupières sur les yeux, et les gestes que font les allées autour des roses, et le mystère de l’anneau autour de Saturne, et le réseau des méridiens autour des sphères.
Ce sont les bouquets d’autrefois, entourés de dentelle. Ce sont les coquillages, ce sont les fleurs, ce sont les fruits.
La ligne droite engendre la vitesse, et la vitesse est le plus court chemin entre l’ennui et la mort.
La ligne courbe engendre la lenteur, source de toute fantaisie et de toute découverte.
La vitesse est aveugle ; la lenteur n’est que regards. La vitesse est indigente et la lenteur comblée. Aller vite, c’est coucher à Cannes, ce soir, dans un palace. Aller lentement, c’est arriver par les circuits du désir et du songe aux pâles petites auberges qui s’appellent encore : L’Ecu de France, Le Cheval Blanc ; c’est ouvrir la fenêtre sur le rire de gorge des fontaines, sur les ronds tilleuls, ces pommes de feuillage, et penser : « Ah ! que la lune est molle, et ronde, et blonde, sur ce coteau ; qu’il sera doux de cheminer sous les paresseux arceaux de cette longue et phosphorescente nuit ! »
On dit : « le supplice de la roue. Le supplice, ce n’est pas la roue, c’est la barre droite qui frappe sur la roue. Droits sont les rayons, les tangentes, les cigarettes, les flèches. Mais l’astre est plus beau que son rayon, la sphère humilie la tangente, les ronds qu’on fait avec la fumée expliquent pourquoi l’on fume, et si la flèche tue, l’arc est divin. Lancée droit, c’est par les cercles qu’elle propage dans l’eau qu’une pierre atteint l’infini. La ligne droite blesse ; la ligne courbe berce. Les fées et les enfants dansent en rond. La ligne droite, c’est le bras détendu pour frapper. La ligne courbe, c’est le bras replié pour aimer.
Germaine BEAUMONT
Extrait de : Si je devais…
Et rien n’a changé ! La vitesse dont parle G. Beaumont (50 ou 60km à l’heure environ, à son époque, était de la grande vitesse), aujourd’hui (180km vitesse limitée)…
Plus de petites auberges du Cheval Blanc, encore moins d’Ecu de France ! Mais des Sofitel, etc…
Tous les hôtels se ressemblent, partout où l’on va, ce sont des « chaînes » ! Et combien elles nous enchaînent…
Et pourtant il y a toujours de belles fontaines avec des rires de gorge, et des collines rondes qui se dorent au soleil, et de paresseux arceaux de nuits phosphorescentes !
Allons lentement, regardons de toutes nos pupilles rondes les paysages qui défilent tranquillement, qu’allument parfois un champ de blé rutilant d’or, ou les lumières tranquilles des maisons paisibles, alignées le long des départementales, que l’on préférera au quatre voies à hauts risques…
Liviaaugustae