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Littérature

 

 

 

 

 

 

 

 

 

numerisation0001.jpgLa gare Saint-Lazare (1877) par Monet.

(Paris Musée d’Orsay)

 

LE GOUT DU VOYAGE…

 

Le goût du voyage est si fort répandu qu’il n’est guère de maisons où l’on ne voie sur les murs quelques portulans, quelques cartes, les uns de très grande valeur, les autres d’aucune que d’évocation, parce que l’on naquit au bord de ce fleuve ou de cet océan, parce que, dit celui-ci : « C’est ma province » et cet autre : « Ma mère est née dans cette colonie ! »  ou encore : « C’est là que mourut mon père » ! »

On collectionne donc, et d’autant plus qu’il est moins coûteux de posséder une carte imprimée au XVIIe siècle sur le pays de Catay ou sur l’Isle de Modon, que de partir pour Modon ou pour le pays de Catay. On collectionne selon ses goûts pour une époque, un ciel, ou selon l’opinion du voisin, ou parce que le rose domine dans cette carte et que ce rose, on dit, fait chanter le bleu de la tenture, et qu’une personne s’est écriée une fois : « Ah ! ce bleu et ce rose, c’est un Marie Laurencin ! » On collectionne pour faire comme tout le monde et parce que les cartes cela meuble, cela fait bien avec les livres, cela ouvre les horizons, l’esprit ; parce que Baudelaire a écrit quelque chose là-dessus, et même Coleridge, c’est l’albatros, et c’est l’albatros qui est commun à Coleridge et Baudelaire.

On collectionne et, pour peu que vous ayez quelques amis, en visites vous avez fait le tour du monde ; vous en savez autant sur le Tibet que Marco Polo et Madame Néel, et que les navires de jadis ressemblaient à des dauphins, et que dauphins et navires s’en allaient côte à côte, de bonne compagnie, sur une mer océane, ondulée par Antoine, déjà – à l’eau, bien entendu. […]

Mais il est une carte que nulle part vous n’avez vue et ne verrez jamais, car nul ne la dessine plus ni de désir ni de mémoire et c’est le seul territoire au monde que, par guerre ou par échange, on ne songe plus à convoiter.

Qu’on aimerait pourtant  vivre sous ces ombres douces, errer dans ces jardins, et fouler ces prairies. L’air de ces beaux lieux n’est que parfums et les oiseaux s’y laissent porter plus qu’ils n’y volent. Il y a entre toutes choses un accord si mélodieux qu’on ne sait si le murmure des eaux n’y est point le soupir même du plaisir. C’est le seul pays de la terre où l’on puisse aller sans argent et c’est peut-être pour cela qu’on n’y va plus. Etat disparu des atlas, Etat sans frontières qu’irréelles et sans limites que fixées par le désir des cœurs, domaine où vit en secret tout un peuple qui va deux par deux, royaume dont la géographe se nomme amour, qui vous connaît encore, pays du Tendre ?

Germaine BEAUMONT

Extrait de : Si je devais…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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