JE SUIS UN PLOUC !
Le vacancier a deux ennemis : le mauvais temps et le « culturel ».
Mais la pluie ne l’empêche pas de s’adonner à la sieste, de butiner un livre, de taper un carton ou de prolonger un apéro. En outre, elle est intermittente. Tandis qu’un flic intérieur exige en permanence son dû « culturel », sous peine de ringardisation. L’estivant est traqué par du « culturel » qui prétend « l’animer ». C’est trop de sollicitude. S’il échappe par inadvertance au concert de musique baroque dans l’église du village où il séjourne, une exposition d’ »art artisanal » le guette dans le patelin voisin. Qui oserait s’avouer que l’ « art artisanal » est plus ennuyeux que la pluie ? Personne ou presque. Gare à la troupe de théâtreux qui se produit dans les ruines d’un château ! Et gare au groupe folklorique qui sévit sur l’ancien foirail !
Le danger vient de partout. D’une brocante à une exposition de photographies de 1900, en passant par une séance de dédicace des plumitifs régionaux, le « culturel » inflige un chemin de croix à des gens qui comme moi, comme n’importe qui, préfèreraient lézarder sur une chaise longue ou déconner au coin du feu avec un armagnac à portée de la main. Pour tout dire, j’ai pris mon parti : je suis un plouc. Irrémédiablement, le « culturel » me fait fuir à toutes jambes. Mais combien de malheureux, captifs d’une mauvaise conscience inoculée par l’air du temps, se croient tenus de ne pas déserter quand sonne l’heure d’aller écouter un barde abscons, un conférencier de son terroir ou un orchestre de chambre !
L’analphabétisme progresse, la convivialité s’exténue, la mémoire est de plus en plus courte, et on nous bassine avec ce « culturel » inepte – relayé à chaque carrefour par des panneaux signalant un mégalithe, un clocher du XVIe, une chartreuse XVIIIe, etc.
Les musées thématiques prolifèrent : la moindre soupière ébréchée, le moindre fragment de rouet participent d’une sorte de névrose patrimoniale qui complètent des « créations » contemporaines. Car les « créateurs » aussi prolifèrent, hélas !
En Corrèze, le phénomène est contenu dans des limites acceptables. Nous n’avons pas grand-chose à exhumer, les touristes viennent surtout pour communier avec la nature, pécher quelques truites, escalader quelques vallons. Tout de même, on n’a de cesse de les « animer » culturellement, et on tâche de culpabiliser les récalcitrants de ma sorte. Du temps où j’étais localier à La Dépêche, j’appréhendais ces étés où il fallait couvrir du « culturel » sans relâche.
J’avais dès lors adopté la devise attribuée à Jean D’Ormesson : « Mieux vaut un quart d’heure de mauvaise musique que deux heures de bonnes ». En vertu de quoi, je m’honore de passer des vacances sans expos, ni festivals, ni concert, de vraies vacances où le temps se fait complice de mes langueurs au lieu de me harceler.
Pendant onze mois, les gens endurent la vindicte d’un patron, la promiscuité des transports, l’aigreur d’un conjoint, le brame d’un enfant, bref, les petites horreurs de la quotidienneté. Ils devraient exiger la promotion d’un nouveau droit de l’homme, celui d’être exemptés de « culturel », au moins lorsqu’ils partent en vacances.
La Dépêche 18 juillet 1999
DENIS TILLINAC Extrait de : Ce qui reste des Jours.