Coin des confitures dans la cuisine du Jas de Bouffan
Cuisine du peintre Cézane
De chère et d’âme…
Dans le travail répétitif et la discrète sainteté des cuisinières du quotidien, se cache une des recettes de l’équilibre familial.
Quand j’étais petite – mes enfants situent cette période entre l’âge glacière du quaternaire et Jules César – Ginette Mathiot (Je sais cuisiner) et Françoise Bernard (Les Recettes faciles) régnaient en maîtresse dans la cuisine familiale. De la blanquette de grand-mère à la mousse au chocolat en passant par les pets-de-nonne, avec Ginette, Françoise et maman, nous étions nourris comme des rois.
Aujourd’hui encore, quand je consulte Françoise Bernard pour lui soutirer sa recette de blanquette, je pense à immanquablement à ma môman.
Parce qu’une mère de famille nourrit l’affectivité en même temps que les estomacs, la cuisine dite « familiale » est chargée d’un poids énorme émotionnel à nul autre pareil . On n’a pas attendu Proust, Ginette et Françoise, pour savoir que les odeurs, les saveurs, les bruits et sensations associés à la nourriture s’infiltrent dans la mémoire, où elles s’associent à des émotions évoquant à tout jamais le bien-être, le stress, la joie, la sécurité, etc.
Bien nourrir sa famille est un pensum quotidien mais un enjeu important pour la santé et le moral de chacun et pour la cohésion familiale. Les papilles étant satisfaites et les estomacs apaisés, les esprits sont plus détendus et les cœurs plus ouverts. En satisfaisant toutes les dimensions de la personne, la bonne chère à l’étonnante faculté de travailler à l’unité intérieure comme à l’harmonie familiale.
Peut-être est-ce, au fond, ce qui explique en partie l’engouement actuel pour les émissions de cuisine, les livres de recettes et les sites gastronomiques ? Complexe, créative, aussi réjouissante pour les yeux que pour le palais, la grande cuisine est à la fois une science et un art à part entière. Les grands chefs d’aujourd’hui sortent de leur cuisine, ils éditent des livres fabuleux et font le show à la télévision. En transmettant leurs tours de main, les Mozart de la gastronomie nous livrent aussi leur philosophie de la vie. Cela ne vaut peut-être pas Platon mais, parfois, cela ne manque pas d’intérêt.
Le chef Thierry Marx, par exemple, assure qu’il ne cuisine pas pour nourrir les gens – ce qui ne serait pas déshonorant ! – mais pour s’ouvrir aux autres et inviter au dialogue. Bien au-delà de sa prosaïque dimension nourricière, la bonne cuisine a le pouvoir, selon lui, de créer une communion entre les hommes.
Même écho du côté d’Anne-Sophie Pic, chef à Valence, qui estime que cuisiner est un acte d’amour. Elle en a, semble-t-il, pris conscience avec une acuité nouvelle lorsqu’elle est devenue mère.
La vraie grande cuisine n’est pas forcément de la haute gastronomie, méticuleuse, onéreuse et chronophage, mais de la cuisine – parfois très simple – préparée avec amour. Nourrir une nichée perpétuellement affamée est une ascèse, une exigence chaque jour renouvelée. Elle est chemin de sainteté dès lors qu’elle est reçue par le chef cuistot comme une occasion de se donner gratuitement, humblement et avec amour.
Cuisiner avec joie, paix, amour, c’est cuisiner de la joie, de la paix, de l’amour ! Ce n’est pas neutre puisque, comme le fait remarquer Thierry Marx, partager un bon repas, même simple, « crée du lien » : les agapes familiales sont des moments où l’amour, longuement mijoté, se partage et se déguste sous forme de mousse au chocolat.
Le mot agape, issus du mot grec agapê – c’est-à-dire amour – n’est-il pas particulièrement significatif ? N’est-il pas également significatif que Jésus partage volontiers le repas des pharisiens comme des publicains ? Qu’il nourrisse les foules affamées – (simplement de pain et de poisson, sans sauce Nantua) ? Qu’il se donne Lui-même en nourriture à nos âmes ? Qu’il compare le royaume de Dieu à un festin extraordinaire ?
Qu’elle soit petite ou grande, simple ou élaborée, la bonne cuisine a une dimension sacrée dès lors qu’elle est un lieu de communion où s’expriment l’amour, la joie et la paix. Pensons-y quand, au moment de sortir l’épluche-légumes, nous sentons poindre une once de découragement…
Juliette Levivier
J’ai voulu partager avec vous ce morceau de choix !
N’est-ce pas vrai qu’il faut parfois se « forcer » à éplucher, couper, cuire et servir ?
Maintenant, je penserai à la joie, à l’amour et à la paix !
Tout un programme !
Liviaaugustae