L'Ascension de Jésus Christ, c'était jeudi dernier, je vous offre aujourd'hui cette magnifique enluminure de l'Ascension, expliquée par Madame Leblanc.
L'Ascension, évangéliaire de Rabula (586)
C'est l'un des plus célèbres manuscrits ses premiers siècles. Les évangiles y sont illustrés sur parchemin. Il porte le nom de son scribe ; le prêtre Rabula, du monastère Saint-Jean-de-Zagba en Syrie, sur les rives de l'Euphrate.
L'Ascension est relatée,brièvement et sans détails, tout à la fin de l'évangile de Luc, et aussi dans le premier chapitre des Actes des apôtres avec plus de développements. L'auteur des Actes – probablement saint Luc – résume le dernier enseignement de Jésus ressuscité aux disciples et son annonce de la Pentecôte. Puis il décrit comment Il disparaît à leurs yeux, caché par une nuée et comment « deux hommes vêtus de blanc » - comme pour l'apparition aux saintes femmes au Tombeau dans les évangiles – leur enseignent que le Christ reviendra un jour de la même façon.
Notre page de parchemin est divisée en deux registres, céleste et terrestre. En haut le Christ, vêtu d'une toge blanche, monte au ciel, emportés par deux anges. Il est dans une mandorle en forme d'amande, à fond bleu ciel, qui symbolise une apparition divine. Il tien de la main gauche un rouleau de papyrus représentant la Parole de Dieu, et bénit de la main droite. De part et d'autre, deux anges lui tendent des couronnes, les mains voilées en signe de respect.
La mandorle est portée par les ailes écarlates et constellées d'yeux d'un chérubin, la deuxième classe d'anges la plus élevée après les séraphins. Les yeux signifient qu'ils sont proches de Dieu et le contemplent éternellement. Les têtes des Quatre Vivants d'Ezéchiel (chapitre 1 et 10) et de l'Apocalypse (chapitre 4) apparaissent entre les ailes : homme, lion, taureau et aigle. Il y a aussi les quatre roues du char de la vision d'Ezéchiel (chapitre 1 et 10), à ne pas confondre avec le char de feu du prophète Elie. La main de Dieu apparaît sous les ailes pour signifier une intervention divine ; on la voit parfois dans des représentations du Baptême du Christ, de la Transfiguration ou du Jugement dernier, plus rarement à l'Ascension.
En haut de la page, dans les angles, le soleil à droite, la lune à gauche, attestent que le Christ est Dieu et Créateur de l'univers.
Rien n'est dit dans la Bible sur la présence de Marie – pas plus qu'à la Pentecôte. Elle est toutefois, comme ici, souvent figurée au milieu des apôtres. Elle est seule, paisible, sur cette enluminure, les bras levés en oraison, pilier sur lequel s'appuie l'Eglise commençante. L'ange de gauche explique la scène à Paul – barbe noire – et aux autres. Celui de droite parle à Pierre -trousseau de clfs aux poignets - et à cinq autres, et les rassure. Cette façon de figurer l'Ascension est inspirée par les « ampoules » en argent ciselé ou en terre cuite des Ve et Vie siècles, qui téaient vendues dans les lieux de pèlerinage de la Terre Sainte à l'Egypte. Elles contenaient de l'huile des lampes du sanctuaire, et figuraient le saint ou l'événement vénéré en ce lieu.
Les autres plus belles enluminures de ce livre, qui en compte 14, représentent la Vierge à l'Enfant, la Crucifixion et Résurrection, et la Pentecôte. Il est conservé à la prestigieuse Biblioteca Medicea Laurenziana de Florence (Italie) qui fut fondée au XVe siècle par Côme l'Ancien et Laurent le Magnifique de Médicis, et fut en 1571 la première bibliothèque publique au monde, non rattachée à une université. Notre manuscrit y est arrivé à la Renaissance, vers 1525.
L'art chrétien des premiers siècles est émouvant. Il a débuté simultanément par des peintures murales au IIe siècle, dans les catacombes de Rome, en Egypte copte dans les églises et les premiers monastères de la chrétienté, ainsi que des chapelles de nécropoles ; et peu après en Syrie – maison-église de Doura-Europos, fresques du IIIe siècle. De là découlent les arts chrétiens ultérieurs. La composition en deux registres superposés que nous admirons ici, est inspirée des peintures murales coptes du Ve siècle en Egypte, comme celles des monastères de Baouit ou Saqqara que l'on peut voir au musée copte du Caire. Elle fut ensuite adoptée dans l'art byzantin.
Les plus anciennes figurations de l'Ascension en Occident remontent au Ve siècle – porte de cèdre de la basilique Sainte-Sabine sur l'Aventin, à Rome – en Orient au VIIe siècle – ampoules en argent dès 500. Il y a deux grandes façons de la représenter : le Christ de face comme ici, c'est la manière syrienne et c'est celle qui prévaudra par la suite en Occident. L'autre manière dite « hellénistique » – à Sainte-Sabine et sur les plaques d'ivoire de la même époque – Le montre de profil, en mouvement, montant au ciel comme s'Il escaladait un escalier, et prenant la main tendue de Dieu. Cette manière a disparu rapidement, mais on la trouve toutefois, de façon étonnante, sur les fresques de Giotto à la basilique d'Assise vers 1290, et à la chapelle des Scrovegni de Padoue vers 1305.
Marie-Gabrielle Leblanc