Prunes dans une assiette avec jasmin et
noix
De
Giovanna Garzoni (gouache sur parchemin)
(Galerie
Palatine Florence)
FRUITAISON
DOUCE.
Automne.
Il pleut des fruits. Effleurement de bogues sur feuilles couchées. Rebond sourd d’une pomme, d’une poire, d’un coing. Une noix roule sous le pied. Enfin il a fait beau pour la dernière tonte,
mais le soleil descend déjà.
Pourtant
on a envie de rester là encore, de goûter sur le banc, il ne fait pas si froid. Et puis c’est la dernière fois de cette année, sans doute. On se souvient du poème de Keats qu’on étudiait au
lycée :
« Autumn
Season of mists and mellows fruitfullness… »
Mellow
fruitfulness. Le prof levait les yeux au plafond, faisait avec le bout des doigts le geste de saisir une impalpable subtilité. :
-
Fruitaison
douce, en fait, mais c’est difficile de donner l’équivalent exact en français.
J’ai
bien peur qu’il ne s’agisse d’un néologisme… Et encore, il n’y a pas cette idée de plénitude… fruitfullness…
Une
tasse de thé clair. On la repose au creux du banc. Sur la porcelaine blanche, le dessin vert foncé figure un décor de campagne arrondi, une diligence picaresque et drôle, mais on n’aperçoit pas
Me Pickwick. L’herbe est mouillée ou bien déjà un peu trop haute, et ça sera encore plus beau comme ça dans quelques jours, flèches blanches aux premiers matins de gel. On reste là, et la
lumière lentement prend la couleur du thé. Les feuilles de l’ampélopsis en ont un feu de joue et se recroquevillent, vieilles dames cramoisies.
Il
pleut des fruits secrets pour des moments très blonds, noix fraîches avec un verre de vin blanc, châtaignes à peler devant un feu de cheminée, des amis passeront. Il y aura de la compote
poire-pomme-coing, un tout petit peu d’âpre engourmelé dans le sucré, le souvenir d’un grand ciel bleu sur les derniers cosmos. Fruitaison douce.
Philippe
DELERM
Extrait
de : La sieste assassinée