Boletus
edulis ou cèpe de Bordeaux
JUSTE UNE OMELETTE,
Comme ça…
En fait, c’est souvent dans les fossés qu’on les trouve. Oui, même le long de la route, à la lisière de la forêt… et les automobilistes qui passent détournent la tête une seconde, mais la vitesse les happe, ils doivent juste avoir le temps de dire :
« Tiens, on dirait qu’ils ont trouvé des champignons. »
Mais le meilleur endroit c’est encore dans les sous-bois, sur le talus moussu, au bord de l’allée cavalière. C’est beau, un vrai bouchon de champagne, un vrai cèpe de Bordeaux ? Aucune chose au monde ne donne peut-être mieux cette sensation de plénitude fraîche, de perfection rebondie. L’instant précis où on le voit, où on est sûr, non, ce n’est pas un amas de feuilles détrempées, donne une sensation de jubilation très pure, sans proportion avec la valeur de la découverte. Bien sûr il avait plu beaucoup, mais quand les gens du village disaient en souriant sous leur parapluie : « au moins, on trouvera des champignons ! », on savait bien que cette consolation n’était pas certaine. D’ailleurs il faisait un peu froid, et on était venu deux fois en forêt pour rien, aucune trace, pas même une de ces amanites tue-mouches qui font dire :
« Quand il y a des mauvais, les bons ne sont pas loin ! »
Et puis voilà que la troisième quête est la bonne, avec assez de désir et de pas inutiles pour être heureux de cette présence bonhomme, rondouillarde, si évidente, et dont il est mystérieux de se dire qu’elle est en même temps si fugace et secrète. Parfois, on trouve aussi des trompettes-des-morts, il suffit d’apercevoir la première, si difficile à discerner dans l’obscurité des branches mortes, avec sa couleur presque noire, et on est sûr de faire une cueillette abondante, toutes les autres suivent. Avec le cèpe, c’est bien différent. Même si on en trouve deux ou trois dans le même carré de mousse, chacun garde sa singularité, et si l’un d’eux est mangé par une limace, son voisin n’en paraît que plus intègre et souverain. La peau du bouchon de champagne est si brune, d’un velouté si mat, le pied crémeux parfois si enflé qu’il outrepasse le chapeau.
Après, c’est une affaire de mijotage, murmure de friture, odeurs d’ail et de persil, odeur de forêt surtout, qui imprègne la cuisine une officine d’alchimiste où l’on distille l’essence du sous-bois en fumées lourdes, appétissantes, mais déjà si abstraites, au fond de la poêle, le bouchon de champagne ne se ressemble plus, mais il s’est immiscé partout, dans cette trace embuée sur la vitre, l’envie d’une bouteille poussiéreuse de bourgogne, l’idée d’un coup de téléphone à donner aux amis : « juste une omelette, comme çà ; on a trouvé des cèpes.
Philippe DELERM
Extrait de : La sieste assassinée.