Laissons, reprit Iris, cette triste pensée.
La Fête est vers sa fin, grâce au ciel, avancée ;
Et nous avons passé tout ce temps en récits
Capables d’affliger les moins sombres esprits :
Effaçons, s’il se peut, leur image funeste.
Je prétends de ce jour mieux employer le reste,
Et dire un changement, non de corps, mais de cœur.
Le miracle en est grand ; Amour en fut l’auteur :
Il en fait tous les jours de diverse manière ;
Je changerai de style en changeant de matière.
Troisième récit.
Zoon plaisait aux yeux ; mais ce n’est pas assez :
Son peu d’esprit, son humeur sombre,
Rendaient ces talents mal placés.
Il fuyait les cités, il ne cherchait que l’ombre,
Vivait parmi les bois, concitoyen des ours.
Et passait sans aimer les plus beaux de ses jours.
Nous avons condamné l’amour, m »allez-vous dire :
J’en blâme en nous l’excès ; mais je n’approuve pas
Qu’insensible aux plus doux appas
Jamais un homme ne soupire.
Hé quoi ! ce long repos est-il d’un si grand prix ?
Les morts sont donc heureux ? Ce n’est pas mon avis :
Je veux des passions ; et si l’état le pire
Est le néant, je ne sais point
De néant plus complet qu’un cœur froid à ce point.
Zoon n’aimant donc rien, ne s’aimait pas lui-même,
Vit Iole endormie, et le voilà frappé :
Voilà son cœur développé.
Amour, par son savoir suprême,
Ne l’eut pas fait Amant, qu’il en fit un héros.
Zoon rend grâce au dieu qui troublait son repos :
Il regarde en tremblant cette jeune merveille.
A la fin Iole s’éveille ;
Surprise et dans l’étonnement,
Elle veut fuir, mais son Amant
L’arrête, et lui tint ce langage :
Rare et charmant objet, pourquoi me fuyez-vous ?
Je ne suis plus celui qu’on trouvait si sauvage ;
C’est l’effet de vos traits, aussi puissants que doux ;
Ils m’ont
l »âme et l’esprit et la raison donnée.
Souffrez que, vivant sous vos lois,
J’emploie à vous servir des biens que je vous dois.
Iole, à ce discours encor plus étonnée,
Rougit, et sans répondre elle court au hameau,
Et raconte à chacun ce miracle nouveau.
Ses compagnes d’abord s’assemblent autour d’elle :
Zoon suit en triomphe, et chacun applaudit.
Je ne vous dirais point, mes sœurs, tout ce qu’il fit,
Ni ses soins pour plaire à la Belle :
Leur hymen se conclut. Un satrape voisin,
Le propre jour de cette fête,
Enleva à Zoon sa conquête :
On ne soupçonnait point qu’il eut un tel dessein.
Zoon accourt au bruit, recouvre ce cher gage,
Poursuit le ravisseur, et le joint et l’engage
En un combat de main à main.
Iole en est le prix aussi bien que le juge.
Le satrape, vaincu, trouve encor du refuge
En la bonté de son rival.
Hélas ! cette bonté lui devint inutile ;
Il mourut du regret de cet hymen fatal :
Aux plus infortunés la tombe sert d’asile.
Il prit pour héritière en finissant ses jours,
Iole, qui mouilla de pleurs son mausolée.
Que sert-il d’être plaint quand l’âme s’est envolée ?
Ce satrape eut mieux fait d’oublier ses amours.
La jeune Iris à peine achevait cette histoire ;
Et ses sœurs avouaient qu’un chemin de gloire,
C’est l’amour : on fait tout pour se voir estimé ;
Est-il quelque chemin plus court pour être aimé ?
Quel charme de s’ouïr louer par une bouche
Qui même sans s’ouvrir nous enchante et nous touche.
Ainsi disaient ces sœurs. Un orage soudain
Jette un secret remords dans leur profane sein.
Bacchus entre, et sa cour, confus et long cortège :
Où sont, dit-il ces sœurs à la main sacrilège ?
Que Pallas les défende, et vienne en leur faveur
Opposer son Aegide à ma juste fureur :
Rien ne m’empêchera de punir leur offense.
Voyez : et qu’on se rit après de ma puissance !
Il n’eut pas dit, qu’on vit trois monstres au plancher,
Ailés, noirs et velus, en un coin s’attacher.
On cherche les trois sœurs ; on n’en voit nulle trace :
Leurs métiers sont brisés ; on élève en leur place
Une Chapelle au Dieu, père du vrai nectar.
Pallas a beau se plaindre, elle a beau prendre part
Au destin de ces sœurs par elle protégées ;
Quand quelque dieu, voyant ses bontés négligées,
Nous fait sentir son ire, un autre n’y peut rien :
L’Olympe s’entretient en paix par ce moyen.
Profitons, s’il se peut, d’un si fameux exemple :
Chommons : c’est faire assez qu’aller de Temple en Temple
Rendre à chaque immortel les vœux qui lui sont dus :
Les jours donnés aux Dieux ne sont jamais perdus.
Les filles de Minée.
(Gravure par J. Ménil d’après Oudry 1755-1759)