Henri de Montherlant.
Il y a près de quarante ans, le plus romain de nos écrivains se donnait la mort. Depuis, son œuvre est au purgatoire, bannie de programmes scolaires, ni rééditée, ni jouée. En raison d’une
conception de la liberté aujourd’hui scandaleuse.
Montherlant, Henri de Montherlant ? Vous voyez de qui il est question ? Vraiment ? Par exemple, vous souvenez-vous qu’il s’est suicidé il y quarante ans, jour pour jour, le 21
septembre 1972, vers seize heures, dans son appartement du 25 quai Voltaire à Paris ? C’était à la fin de l’été et à la fin de l’après-midi : on peut espérer que le vieil homme, né
en 1895, qui devenait aveugle, eut le droit, une dernière fois, à cette lumière tendre et dorée des fins de saisons sur Paris, aux scintillements de la Seine qui attend l’automne, avant
d’avaler sa capsule de cyanure et, pour faire bonne mesure, de se tirer une balle dans la bouche.
Le suicide, quoi de plus tragiquement banal aujourd’hui ?
Le suicide de Montherlant, lui est un suicide de Romain, un suicide d’affirmation de soi, c’est le même à vingt siècles d’écart, que celui de Caton d’Utique ne voulant pas survivre à la
victoire de César et se tuant avec sa propre épée. Montherlant écrit d’ailleurs : « Lucrèce apporte une conception métaphysique nouvelle dans le monde romain, et la seule qui
convienne à un homme de raison. Sénèque un art de vivre par la sagesse, qui est nouveau également pour les Romain. Pétrone un art de vivre par libertinage gracieux, dont la littérature latine
n’a pas d’équivalent. Tous trois se suicident. » Il y a peut-être là, une des premières raison de ce silence autour de Montherlant. Ce genre d’attitude, se genre d’altitude ont quelque
chose de scandaleux, d’inassimilable par les temps qui sont les nôtres. Je n’y suis plus pour personne « Noli me tangere ! »
Mais il y a d’autres raisons bien sûr, plus complexes, plus souterraines, qui président à cette absence prolongée de Montherlant des écrans radar de l’histoire littéraire. Car le silence
assourdissant qui entoure cette date anniversaire est tout de même étonnant […]
Montherlant s’en va dirait-on, Montherlant s’efface insensiblement alors qu’il fut un des plus grands écrivains des siècles précédents […]
Un lecteur sans préjugés qui ouvre au hasard les carnets de Montherlant, aujourd’hui, et lit par exemple : « On tâtonne pour trouver son mode de vie. Votre vie se met en place à
petits coups, comme chien en boule s’y reprend dix fois avant d’être à l’aise et de s’endormir. » Il comprend que Montherlant peut faire partie de ces écrivains qui accompagnent nos
jours incertains et nos nuits d’insomnies et nous permettent de trouver un certain bonheur farouche d’être au monde. […]
Chez Montherlant il n’était question que de grandeur, d’honneur, tout un lexique hors de saison porté par des personnages que l’on aurait cru sorti de chez le vieux Corneille avec trois cent
de retard. […]
On sait que nous vivons désormais sous le signe d’une régression communautaire, voir tribale. Qu’il faut faire partie d’un groupe, quelque soit sa nature, ethnique, politique, sexuelle et s’y
tenir. Mais tous les héros en mal comme en bien de Montherlant nous invitent à une éthique inverse. Nous ne sommes vivants pour Montherlant que par nos contradictions […]
Un moderne ne peut y voir qu’un épouvantable relativisme. Simplement parce qu’il a tout oublié de la liberté, et tout oublié de Montherlant.
Jérôme Leroy
Extrait de : Valeurs Actuelles