VIENS
TE FAIRE PROPRE.
(Suite
et fin)
Mon
Dieu, je sais bien que la nature humaine est assez naturellement portée vers le mal, et que le Diable, chaque soir, va poser ses collets à la porte des granges ou à la sortie du café, et sous
la fenêtre des filles. Je sais aussi que vous n’êtes pas une race spécialement criminelle et qu’il ya dans le monde bien des paroisses qui vivent beaucoup plus mal que nous. Mais ce qui fait de
Cucugnan une pépinière de damnés, c’est que vous ne venez pas à la confession…
Tous
les soirs, à six heures, moi, je suis là dans cette guérite sacrée, comme un soldat en sentinelle ou comme un chasseur à l’agachon et j’attends… Il vient quelque fois une bonne vieille,
deux ou trois petits du catéchisme. Puis plus rien. Je reste quand même… J’entends un cierge qui grésille, une souris qui ronge le pied du lutrin,
un cri d’hirondelle en haut du clocher… Et peu à peu, le froid aux pieds me gagne, mes jambes s’engourdissent et je m’endors […]
J’espère
que vous avez compris et que je vais pouvoir vous sauver de l’abîme, et que nous allons tous ensemble mériter les félicitations, non pas des suppôts de Satan, mais celles de notre Grand Saint
Pierre qui va enfin pouvoir remplir sa page blanche.
Donc
on se met à l’ouvrage, et pas plus tard que demain. Pour que tout se fasse bien, il faut tout faire avec ordre. Nous irons rang par rang, comme à Jonquières, quand on danse.
Demain,
lundi, je confesserai le meunier. Oui, Félicien lui-même, il faut qu’il se confesse le premier. Je lui réserve la matinée, et ce ne sera pas de trop.
L’après-midi
le forgeron et le boulanger : çà risque de nous tenir jusqu’à l’Angélus !
Mardi,
les vieux et les vieilles, parce qu’ils sont plus pressés que les autres.
Mercredi
et jeudi, les femmes. Je leur réserve deux jours, parce qu’elles parlent volontiers, mais je leur demanderai de ne pas faire trop d’histoires : celles qui ont mangé un morceau de sucre en
cachette, ou celles qui ont eu une tentation en voyant passer les pompiers d’Arles « qui sont vraiment très beaux » n’auront pas besoin de faire tout un roman. Comme ce sera leur
première confession depuis longtemps, il faut d’abord enlever le plus gros.
Vendredi,
les hommes : nous ferons çà sérieusement, mais rapidement.
Enfin,
samedi, les enfants.
Et
dimanche matin, ce sera une assemblée toute propre, toute brillante, qui se réunira ici pour la grand-messe, au pied de notre Patron, le bon Saint Europe, qui nous regarde en
souriant.
Et
maintenant, nous allons avoir le plaisir d’entendre les petits Chanteurs de la Maîtrise d’Avignon.