LES SERMONS DE MARCEL PAGNOL.
(suite)
LA DESCENTE AUX ENFERS…
Je pars en courant… C’était un long sentier tout pavé de braise rouge… Mais grâce aux sandales du bon Saint Pierre, je ne me brûlais pas les pieds… Je tremblais, je claquais des dents, je trébuchais comme si j’avais bu… J’étais tout en nage, et je brûlais de soif ! Mais enfin, clopin-clopant, je vois devant moi le portail… Ah, mes enfants ! C’était comme la porte d’un grand four… J’ai eu bien envie de faire demi-tour et de m’enfuir à toutes jambes… Mais j’ai pensé à la paroisse et çà m’a rendu un peu de courage… Je recommande mon âme à Dieu, je serre bien fort mon chapelet et j’entre. Au bout de dix pas, je n’y voyais pas grand-chose, à cause de la fumée… Je suais à grosses gouttes, et pourtant j’étais transi, j’avais le frisson… Ca sentait le brûlé, mais une odeur horrible, comme quand le maréchal-ferrant brûle le sabot d’une vieille bourrique… Je respirais difficilement, et j’entendais une clameur horrible : des gémissements, des cris d’assassinés, des hurlements de fou furieux… La peur me cloue sur place… Comme mes yeux s’habituaient, je commence à vor des ombres qui bougeaient dans la fumée, quand tout à coup, on me pique la fesse. Je me retourne, et je vois un démon cornu, assez jeune, mais l’air mauvais.
-Eh bien ! il me fait, tu entres ou tu n’entres pas ?
-Moi, j’entre, je lui fais. Mais pas pour de bon. Je suis un ami de Dieu, et vous pensez si je serrais mon chapelet !
-Si tu es un ami de Dieu qu’est-ce que tu viens foutre ici ?
-Ah ! ne m’en parlez pas je ne peux plus tenir sur mes jambes ! Je viens… Je viens… Avec la permission du grand Saint Pierre, je viens vous demander… Si… Par hasard… Vous n’auriez pas ici… Quelqu’un… de Cucugnan…
Alors, j’entends un éclat de rire terrible, je me tourne, et je vois un autre démon, beaucoup plus grand, avec une voix effroyable, qui crie : Quelqu’un de Cucugnan ? Ah ! Feu de Dieu, à quoi çà te sert de faire la bête ? Tu sais très bien que tout Cucugnan est ici !
-Mais non je ne le savais pas. Je pensais que peut-être…
-Allez, zou, dit le grand démon, conduisez ce touriste à notre succursale de Cucugnan, et montrez-lui, bien en détail, comment on les arrange ici, les Cucugnanais !
Ah ! mes amis, un qui me tire l’autre qui me pousse et me voilà dans cette paroisse infernale, qui ressemblait à une immense cuisine… Par terre une braise éternelle, et, au plafond, des nuages aussi noirs que de la suie… De chaque côté, des flammes terribles ! […]
Ah ! mes amis… C’était un drôle d’Angélus ! […]
Et qui j’ai vu, en l’air, au bout de la grande fourchette, qui faisait le saut d’un chaudron à l’autre ? J’ai vu cette petite coquine de Catarinette, qui ne voulait pas coucher à la maison de ses parents, parce qu’il faisait trop chaud dans sa chambre… Elle préférait dormir dans la grange.
-Dites-moi un peu, Elséar, Clarius, Dominique, Barbarin, est-ce qu’il faisait frais dans cette grange ? J’aurais voulu que vous la voyiez comme je l’ai vu toute rougeâtre… On aurait dit une grenouille trop cuite… Elle m’a reconnu, la pauvrette, et je crois qu’elle a voulu me parler : trop tard… Tchitt ! à la friture !
Après j’ai vu Pascal, celui qu’on appelait Doigt-qui-colle, qui faisait son huile avec les olives de M. Julien, son vin avec les raisins du notaire et sa confiture avec mes poires ! Oh ! ce n’était pas l’homme du labour ou des semailles : c’était le spécialiste de la récolte… Ah ! comme il pleurait ce pauvre voleur ! Et Parpaillon, le braconnier, qui était aussi pêcheur de poules, et qui avait mis le feu au gerbier de Meste Arnaou ? La justice l’a acquitté, mais là-haut on n’écoute pas les faux témoins et je l’ai vu bien mal parti, pour toute une éternité…
Et comme je pleurais de grosses larmes qui s’évaporaient tout de suite, le suppôt de Satan me tire par la manche et il me fait : « Oh ! çà n’est pas fini ! Viens par ici et tu vas voir mieux que çà. » Parce que vous avez remarqué qu’il me tutoyait ? Ces diaboliques, çà n’a ni éducation ni rien, et çà tutoierait un évêque…Sans faire le moindre bruit, il ouvre une porte immense et il me tire à l’intérieur. Et alors, mes frères, qu’est-ce que je vois ? D’abord rien. Qu’une grande muraille de feu, et çà m’éblouit d’un seul coup. Puis mes yeux s’habituent et je vois de grands traits noirs horizontaux, qui avaient l’air de bouger… En même temps, j’entends un tic-tac terrible, cent fois plus fort que celui de la pendule du clocher… Je fais trois pas. Ces barres noires, c’étaient des broches de fer, qui traversaient des douzaines de chrétiens. Ils avaient les mains attachées derrière le dos, les pieds accrochés sur la barre, et ils tournaient lentement devant le brasier, comme les grives du mois d’octobre…
Il y en avait au moins dix étages et, à chaque étage, des diablotins avec une grosse cuillère en fer qui arrosaient ces pauvres malheureux avec le jus brûlant de leurs péchés… C’était la rôtissoire de l’Enfer ;
Et là j’ai vu le grand Coq-Galine, que vous avez tous connu, toujours saoul à sept heure du matin et qui battait sa pauvre femme… Et Babet la glaneuse, qui trouvait plus commode de glaner dans les gerbiers et qui n’avait jamais voulu que je baptise un seul de sa douzaine de bastardons. Et Delphine la grosse laitière, qui nous vendait si cher l’eau de son puits, et qui envoyait coucher son pauvre mari à l’étable quand elle recevait son galant, un colporteur sans foi ni loi. Ah ! Seigneur, ils y étaient tous […]
Moi, je n’en menais pas large, et malgré leurs péchés, j’avais pitié d’eux… Je me pensais : »si j’avais apporté de l’eau bénite… » Mais le diabolique, qui avait entendu ma pensée, me dit en ricanant toujours : « Eh ! couillon, si tu avais apporté de l’eau bénite, on ne t’aurait pas laissé entrer ! » et il m’a forcé à faire la visite complète et, il m’a accompagné au portail et il m’a dit :
- Martin, il faut que je te félicite.
-Moi, me féliciter, et pourquoi ?
-Est-ce que tu n’es pas leur curé ? Est-ce que ce n’était pas toi qui étais responsable de leur salut éternel ?
Alors là, mes enfants, je n’ai plus su que dire… Un curé qui reçoit les félicitations du Diable, qu’est-ce que vous ne pensez ?
Moi, je me suis révolté. Et comme ce rôtisseur diabolique me tendait sa griffe pour me serrer la main, moi, sans hésiter, j’y ai mis la croix de mon chapelet. Il a poussé un hurlement effroyable, j’ai entendu comme une grande explosion, et je me suis retrouvé tremblant de peur et de honte, à genoux sur mon prie-Dieu. Voilà ce qui m’est arrivé et voilà ce qui vous arrivera si nous continuons comme çà […]