LES SERMONS DE MARCEL PAGNOL.
Marcel Pagnol travaillant sur le tournage de « Manon des Sources ».
« Le curé de Cucugnan de Pagnol parle un peu comme le curé de Cucugnan d’Alphonse Daudet. Tous les deux parlent bien. L’ancien est délicieux. Le nouveau, plus théologien et non moins spirituel, connaît mieux la psychologie des hommes. La miséricorde l’emporte sur la misère. C’est un message de confiance. Certains passages sur les sacrements « des morts » sont d’un réalisme spirituel auquel on ne résiste pas. On n’échappe pas à cette théologie. On est forcé de l’aimer. Elle est humaine et divine. De telles paroles font toucher notre cœur au cœur de Dieu. »
VISITE EN PARADIS ET EN PURGATOIRE…
Mes chers Frères, mes chères sœurs.
Je vois que la venue des Petits chanteurs d’Avignon a fait son effet et que, pour le première fois depuis bien longtemps, tout le monde est venu entendre les voix de ces beaux petits chrétiens, et la messe par-dessus le marché. Eh bien ! ils vont chanter tout à l’heure, parce que je veux d’abord vous placer un sermon, sermon d’une importance capitale : c’est le récit d’une révélation. Oui, mes frères, le Seigneur Dieu a daigné s’occuper de notre paroisse, car voici ce qui m’est arrivé, à moi, Martin, curé de Cucugnan.[…] J’étais agenouillé sur mon prie-Dieu, dans ma chambre, et je suppliais Notre Seigneur Jésus-Christ de sauver cette paroisse, qui n’est pas foncièrement irréligieuse, mais dont la foi n’est pas d’une activité militante. Et comme je me frappais la poitrine, en disant que c’était sans doute de ma faute, « au moment où le clocher sonnait le demie de neuf heures » je me suis senti tout drôle, comme si je m’évanouissais…
Je fis un grand effort, je me levai, et, à la place de ma chambre, je vois une grande porte d’or, une porte à double battant, aussi haute que notre église : c’était la porte d’or du Paradis. Oui, moi, Martin, fils du bourrelier de Fontvieille, aujourd’hui curé de Cucugnan, moi, misérable pécheur, j’ai été transporté au ciel pendant quelques heures et j’ai le devoir de vous dire ici, ce que j’y ai vu, de mes yeux vu !
D’abord à travers cette porte, j’entendais une musique suave, des violons, des harpes, des flûtes et surtout des chœurs !
Ah, je vous jure qu’ils chantaient mieux que nous, et même mieux que la maîtrise d’Avignon, que nous avons le plaisir de recevoir aujourd’hui. Tout ça se mariait doucement, et ça flottait dans l’air comme un arc-en-ciel de musique… Ca me faisait un effet extraordinaire, je ne savais plus où j’étais, je me sentais heureux comme un petit enfant […]
Et, tout d’un coup, la grande porte s’ouvre et je vois apparaître le bon Saint Pierre. Il avait la clé, la barbe blanche et l’auréole : çà brillait tellement que je ne pouvais pas la regarder en face.
«Té, il me fait, c’est vous, mon brave monsieur Martin ? Quel bon vent vous amène ici tout entier ?
-Grand Saint Pierre, comment je me trouve là, je n’en sais rien. Mais surement, ce n’est pas contre la volonté de Dieu, puisque j’y suis. Et de vous voir si bon et si brave, çà me donne l’idée de vous demander un renseignement.
-Bon, il me fait, qu’est-ce qu’il y a pour votre service ?
-Grand Saint Pierre, est-ce que vous pourriez me dire, si je ne suis pas trop curieux, combien vous avez de Cucugnanais au Paradis ?
-Cher monsieur Martin, çà, je ne peux pas vous le refuser, parce que je comprends que cela vous intéresse. Entrez et asseyez-vous. Nous allons voir çà ensemble.
Il ouvre le gros livre, un livre énorme, et beau !
-Voyons un peu !... Nous disons Cucugnan… Cu… Cu… Cu… Cucugnan !
Nous y sommes, Cucugnan.
Et tout d’un coup, il ressaute et il me fait :
-Mon brave monsieur Martin, la page est toute blanche !
« J’en entends un que çà fait rire, le malheureux ! Eh bien ! moi, mes enfants, je n’ai pas ri ! Mon gosier se serre tout d’un coup, je reste une minute sans pouvoir parler… Le grand Saint Pierre me disait :
« Remettez-vous… Remettez-vous ! [ …]
-Grand Saint Pierre, qu’est-ce que çà veut dire ?
-Ca veut dire qu’il n’y a pas une âme ici… Pas plus de Cucugnanais que d’arêtes sur une dinde ! […]
-Sûrement vos Cucugnanais doivent faire une petite quarantaine au Purgatoire !
-Des quarantaines de trente ans ?
-Oh ! mais dites ! Ici nous sommes dans l’Eternité et les choses les plus courtes marchent au moins par demi-siècles ! […] Moi qui vous parle, çà va faire bientôt deux mille ans que je suis devant cette porte, et il me semble que je viens d’arriver.
-Vous ce n’est pas la même chose… Mais ces pauvres Cucugnanais, faites que je puisse au moins les voir… les consoler. Est-ce possible ?
-Bon. C’est d’accord. Tenez, chaussez ces sandales parce que les chemins ne sont pas beaux de reste… Et puis vous irez tout droit devant vous, et au premier tournant à droite, vous trouverez une porte d’argent toute marquée de croix noires… Vous frapperez, on vous ouvrira… Dites que vous venez de ma part… Adessias ! Tenez-vous sain et gaillard !
Et me voilà sur un petit sentier, plein de ronces, d’escarboucles. Et, par-ci par-là, déjà quelques petites braises… Enfin ? j’arrive à la porte d’argent.
-Pan pan !
-Qui frappe ?
-Le curé de Cucugnan !
-Un curé ?
-Oui !
-De Cucu quoi ?
-De Cucugnan ! C’est le grand Saint Pierre qui m’envoie !
-Ah ! Entrez.
J’entre. Un bel ange, avec des ailes sombres comme la nuit, une robe resplendissante comme le jour : une clé de diamant pendue à sa ceinture. Il écrivait, cra-cra… dans un grand livre, beaucoup plus gros que celui de Saint Pierre […] Là, il n’y avait plus de musique. Mais derrière un grand mur de prison tout garni de culs de bouteilles cassées, on entendait de grands soupirs ; des gémissements, des sanglots étouffés.
Il fait une signature, un coup de tampon, une pincée de poudre, et il lève la tête.
-Finalement, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?
-Bel ange de Dieu, je veux savoir, et je suis bien curieux peut-être, si vous avez des Cucugnanais ici ?
-Les quoi ?
-Les gens de Cucugnan… C’est moi leur prieur depuis plus de vingt ans… Alors vous comprenez que çà m’intéresse…
-Oui, évidemment. Vous dites donc : Cucugnan…
Et l’ange ouvre son livre et il le feuillette en mouillant son doigt de salive […]
-Ah ! Cucugnan ! Et bien ! monsieur le curé, j’ai le plaisir de vous annoncer que nous n’avons en Purgatoire personne de Cucugnan…
-Jésus, Marie, Joseph ! Personne de Cucugnan en Purgatoire ! O Grand Dieu ! Alors où sont-ils ?
-Eh, saint homme ils sont en Paradis. Où diantre voulez-vous qu’ils soient ?
-Mais j’en viens du Paradis !
-Vous en venez ? Et alors ?
-Et bien ils n’y sont pas !
Alors ce bel ange me regarde, puis hoche la tête plusieurs fois et il me fait :
-Qu’est-ce que vous voulez monsieur le curé ! S’ils ne sont ni en Paradis, ni en Purgatoire, il n’y a pas trente-six solutions : ils sont… là-bas !
-Sainte Croix ! Jésus fils de David ! Ayayaïe ! Est-ce possible ? […]
-Ecoutez, mon pauvre monsieur Martin, puisque çà a tant d’importance pour vous, il faut aller voir de vos yeux de quoi il en retourne… Puisque vous avez les sandales miraculeuses, prenez ce sentier, et filez en courant… Là-bas au bout à gauche, un grand portail de fer tout rouge… C’est pas de la peinture, c’est de la chaleur ! Surtout n’y touchez pas ! D’ailleurs, il est toujours grand-ouvert… personne ne vous demandera rien… Mais, pour l’amour de Dieu, cramponnez-vous bien à votre chapelet… Si vous le perdez, ils seraient capables de vous garder. Allez, dépêchez-vous, parce que je vois du monde qui arrive ! Sans au-revoir, et Dieu vous le donne !