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Littérature.

 

 

 

 

 

 

CHAMPAGNE !

 

 

 

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Ses yeux s’embuent, ses joues rosissent, ses lèvres passent aux aveux : enfin elle succombe à mes assauts.

Champagne ! Zidane à driblé le dernier défenseur, ajusté son tir […]

Champagne ! Par miracle ma fille a filouté son Deug, son frère est décrété bachelier.

Champagne avec mes copains de régiment, ou de fac, ou de club, on a prémédité un dégagement dans une gargote à l’ancienne.

Champagne pour arroser la nostalgie de nos tendres années !

Champagne de rigueur pour les cérémonies de famille, champagne buissonnier pour les joies octroyées par les caprices du hasard. Les vins ont leurs vertus, les apéritifs leurs raisons d’être, et les diners virils exigent un alcool en guise d’épilogue.

Mais le champagne, c’est la vie à la hausse, à la diable, à la roulette russe. Quand le bouchon saute, les cœurs battent la chamade.

Quand les bulles s’avisent de pétiller dans la coupe ou la flûte de cristal, l’esprit des lieux revêt ses habits de lumière, on s’évade des réalités. La souillon se métamorphose en duchesse, le bureaucrate en James Dean, le technocrate en d’Artagnan, le gazetier de sous-préfecture en un mixte de Fitzgerald, d’Hemingway et de Kessel ; et l’obscur conseiller général se voit à l’Elysée… Toute métamorphose est plausible avec la magie du champagne. Elle hisse les songes au-dessus de leur étiage, elle instaure dans l’âme une sorte de faste luxueux, soyeux, capiteux, faramineux. Certes, la mythologie qui enlumine ce vin le prédispose à incarner les fêtes galantes dans des décors ébauchés par un Proust, un Radiguet ou un Cocteau. Mais sa texture, sa façon à la fois audacieuse et subtile de titiller la langue, ses arômes de pomme et pain grillé suffiraient à nous enrôler dans un univers où l’élégance va de soi. C’est pourquoi il faut le lamper comme un élixir d’alchimiste, pas le picoler. N’importe où, mais pas n’importe quand : il convient que les circonstances s’y prêtent, quitte à manier le paradoxe. […]

Il y a des fraternités d’armes qui s’entretiennent à la bière, des exaltations dont le rouge force la note. Le champagne, c’est pour les affinités électives, les soupers d’amoureux, les commémorations intimes. Il parachève un banquet, par devoir d’Etat, et s’impose dans tout cocktail de bon aloi. Cependant sa vocation foncière n’est pas d’ajouter une ivresse à une autre, ni même d’inaugurer une fiesta ; elle consiste plutôt à inoculer, au plus secret des neurones, une sorte d’ivresse de la sensibilité qui rapproche tout un chacun de ce qu’il aurait voulu, de ce qu’il aurait pu, de ce qu’il aurait dû. Et toujours en le tirant par le haut. Un culte ordinaire m’inspire des fantasmes de soudard ; un abus de champagne me prête une âme d’élite. […]

On reste toujours tributaire de nos chimères juvéniles. L’étudiant désargenté que je fus voulait devenir écrivain. Cet état mirifique était associé, entre autres images, à celle-ci : moi juché sur un tabouret au bar du Ritz, une coupe de champagne à la main. Une pour commencer en solitaire, les suivantes me consentiraient un sillage d’esprits déliés et de minettes à l’unisson. Du temps a passé, ma jeunesse s’est évaporée, j’ai gâché de l’encre et bu du champagne en surabondance, au Ritz et ailleurs, du blanc et du rosé. En se trempant dans ce breuvage, ma plume a-t-elle gagné en fluidité ? Je ne sais.  Reste en mon for la conviction qu’il a partie liée avec une forme d’ennoblissement. A cet égard, il conforte légitimement notre patriotisme : le champagne, c’est la France.

On repère facilement son terroir sur les cartes de l’Hexagone, non loin de Reims où débuta en quelque sorte l’histoire de notre vieux pays. Chaque fois qu’au large d’Epernay, j’aperçois ses vignes, une fierté cocardière me surprend. Partout dans le monde, à l’instant où les bulles se mettent à pétiller, le génie français s’insinue dans le cerveau, et le butor le plus calamiteux devient peu ou prou un « French Lover » irrésistible. Il lui suffit d’énoncer dans sa langue la devise de Blondin : « remettez-nous ça ! » et le voilà habité par les mânes d’Athos.

DENIS TILLINAC extrait de : Ce qui reste des jours. (Le figaro magasine, 26 novembre 2005)

 

 

 

 

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