SOTTISE!!!
CELA ETANT, ALLEZ CONCLURE…
Il faudrait pourtant, car c’est l’usage. Mais que dire ? Au terme de cette courte enquête, du moins est-on sûr d’une chose, car en témoigne ces textes : de la sottise on a toujours parlé. Mais est-on pour autant plus avancé ? Oui et non (…)
Tout le monde semble d’accord, et depuis toujours, pour estimer, dire répéter que les sots sont la majorité. Telle serait, on l’a vu, l’opinion commune. Mais ce qui fait souci, c’est justement la piètre opinion que l’on a… de l’opinion. Cela ressort clairement de l’avertissement tout autant unanime et séculaire : gardez-vous de l’opinion, car car il y a bien des chances qu’elle soit fausse. L’opinion apparaît même, sinon comme le point oméga de la sottise, du moins comme le refuge des gens incapables de « penser par eux-mêmes », comme on se plaît à dire sans trop approfondir (…).
Ne perdons jamais de vue cette donnée essentielle : toute pensée s’inscrit dans l’air du temps, tout comme la durée unique que vit chacun s’inscrit dans la durée collective. Cela même rend prudent à l’égard de tout ce qui apparaît comme un absolu. De ce qui apparaît, mais aux yeux de qui et à quel moment ? En fait, tout est là (…).
De même a-t-on vu que chaque milieu, chaque couche sociale à son style de sottise : « il y a une connerie de classe » me disait fort justement un de mes collègues, homme de gauche lucide. Il semble fatal qu’on soit toujours à un moment donné l’imbécile de quelqu’un (…)
D’un jugement conditionné dans une certaine mesure par l’appartenance à tel milieu, influencé en tout cas par l’opinion qui y règne. Ainsi en est-il, par exemple, du « politiquement correct ». Mais il s’agit d’un jugement que ne vérifie ni n’infirme aucun recours à quelque critère objectif, comme lorsqu’on se réfère à telle règle de géométrie pour résoudre un problème (…)
Quand Dupont-Lajoie considère Jean Tartemol, disons, comme un imbécile, il n’est pas impossible que Tartemol en pense autant de Dupont-Lajoie, sinon pis, et que Jules Dubois pense de même des deux à la fois (…)
D’où ce polymorphe à l’infini de la sottise, un mal parmi tant d’autres, décourageant toute prétention à l’enfermer en quelque concept exhaustif, autrement dit de parvenir à un accord universel sur ce que serait en son essence, comme on dit dans le patois des philosophes, la sottise. Si quelqu’un avait réussi, cela se saurait (…)
S’il en va ainsi, le plus sage ne serait-il pas de « faire avec », comme on dit de nos jours ? Au reste,, n’est-ce pas là ce que faisait Horace l’épicurien dans la satire IX, celle qu’on dit « du fâcheux », et que songeant à tel film, on dirait aujourd’hui « de l’emmerdeur » ? C’est ce que fait aussi au jour le jour, comme il le dit au livre II de ses « exercices spirituels », l’Empereur stoïcien Marc-Aurèle. Dès le petit matin il s’attend à rencontrer un casse-pieds, un ingrat, un insolent, un faux-jeton, un envieux, un égoïste… Il eut été bien étonnant qu’il n’attendit pas également la visite de quelque imbécile soucieux de plaire de se faire remarquer du prince, voire de lui suggérer quelque idée politique absolument géniale. Car l’imbécile a ceci de particulier qu’il ne doute jamais de soi, ni du bien-fondé de ses initiatives. Il doit passer de bonnes nuits.
Pour autant, cette résolution de « faire avec » n’implique en rien la passivité à l’égard de la sottise. IL est toujours bon d’être en alerte, de se tenir aux aguets. Voire de tirer parti de la sottise d’autrui : Lénine parlait des « idiots utiles ». De la sottise on peut même se distraire, comme il ressort du savoureux « dîner de cons » que nous devons à Francis Vever, où le con n’est pas toujours celui qu’on pense. Un film qu’il faut revoir de temps en temps, ne serait-ce que par hygiène (…)
Des textes que j’ai mis sous les yeux de mes lecteurs, il ressort que nul en ce monde ne peut s’en croire exempté du seul fait d’être lui et pas l’autre ni les autres. Qui se trouverait à le penser, ne fût-ce qu’instant, démontrerait par là même, et de façon apodictique, que nul parmi les humains ne saurait échapper au péril de la sottise, certains y étant plus exposée que d’autres. On ne démontre jamais si bien le mouvement qu’en marchant.
LUCIEN JERPHAGNON.