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Littérature.

 

 

 

 

MON VIEUX CHIEN.

 

 

Parfois je lis dans son regard une sorte de tristesse mêlée d’angoisse, comme si le fait même d’exister lui pesait infiniment.

D’ailleurs, il lui arrive de se blottir contre moi, d’enfoncer sa tête entre mes genoux, avouant ainsi un désir de fusion ; il voudrait fuir ce que les psychologues appellent son individualisation, réintégrer un monde dont son « ego » ne serait pas séparé. C’est sa part métaphysique, j’allais écrire : sa religiosité.

Aurait-il, sans pouvoir l’exprimer, une nostalgie d’un « avant », autrement dit d’un paradis des origines ? En tout cas, il n’est rassuré que,  lorsqu’ayant fermé la porte, je m’installe dans un fauteuil ou me vautre au lit. Il sait alors que nous sommes ensemble pour un bon moment ; il se couche dans un coin et sommeille d’un œil. L’autre observe, il n’est jamais sûr que la béatitude (lui, moi, univers clos et immobile), ne sera pas menacée. D’ailleurs il choisit presque toujours d’étaler son corps contre la porte – et si je l’enjambe, il se met à grogner - , il a une peur panique que je déserte les lieux.

C’est un vieux chien. Heidegger prétendait sottement que les animaux n’ont pas de monde, relayant l’idée reçue selon laquelle leur conscience ne se déplace pas dans le temps. Je suis sûr que mon chien est installé dans une attente et nourrit des regrets…

Quand je rentre à la maison, il vient vers moi en remuant la queue de bonheur. Sauf s’il a commis une connerie. Auquel cas, à peine ai-je ouvert la porte, il grogne, il menace : j’en déduis qu’une culpabilité le ronge et je découvre qu’il a filouté un saucisson sur la table, renversé la poubelle ou pissé sur un tapis, en guise de vengeance (il hait l’enfermement solitaire). Je l’engueule, il grogne de plus belle, furieux d’être coupable, encore plus furieux de notre fâcherie. L’ayant tancé, je feins de l’ignorer et il me suit en gémissant, pour solliciter le fin du conflit. J’y consens en posant ma main sur sa tête et son lamento tourne au jappement d’aise.

Cet angoissé, névrosé ne semble délivré que lorsque je l’emmène marcher dans les bois. Il renoue alors avec son cerveau reptilien, il retrouve des sensations enfouies depuis des millénaires et dans son regard, je ne lis qu’une ferveur joyeuse. Du moins j’ai lieu de le supposer, car moi aussi, sous les frondaisons, j’éprouve le sentiment de rejoindre un moi intérieur, un moi d’avant la dissociation, j’ai envie de courir, de hurler, de m’ébattre sur la mousse ou d’étreindre les arbres. J’en conclus que nous sommes taillés dans le même bois et embarqués dans la même galère. Comme lui je me sens encombré de moi-même, et désireux de me fondre dans ce que nous appelons Dieu, dans notre patois humain. Comme lui  je tâche de noyer ma culpabilité dans l’agressivité, en vertu du principe selon lequel l’attaque est encore la meilleure. Comme lui j’aime être lové, auprès des miens (femme, enfants, chien et chat), dans la tiédeur d’une maison bien close. Comme lui, j’attends ma délivrance avec un mélange de résignation, de hantise et d’espoir. Et comme lui, je glane des morceaux de bonheur en arpentant des lieux vierges ou qui me paraissent tels.

DENIS TILLINAC (Ce qui reste des jours)

 

 

 

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