Hermaphrodite endormie, copie romaine d’un original grec, époque impériale, IIe siècle après J.C.
(Musée du Louvre)
Contralto
On voit dans le musée antique,
Sur un lit de marbre sculpté,
Une statue énigmatique
D’une inquiétante beauté.
Est-ce un jeune homme ? est-ce une femme,
Une déesse, ou bien un dieu ?
L’amour, ayant peur d’être infâme,
Hésite et suspend son aveu.
Dans sa pose malicieuse,
Elle s’étend, le dos tourné
Devant la foule curieuse,
Sur son coussin capitonné.
Pour faire sa beauté maudite,
Chaque sexe apporte son don.
Tout homme dit : C’est Aphrodite !
Toute femme : C’est Cupidon !
Sexe douteux, grâce certaine,
On dirait ce corps indécis
Fondu, dans l’eau de la fontaine,
Sous les baisers de Salmacis.
Chimère ardente, effort suprême
De l’art et de la volupté,
Monstre charmant, comme je t’aime
Avec ta multiple beauté !
Bien qu’on défende ton approche,
Sous la draperie aux plis droits
Dont le bout à ton pied s’accroche,
Mes yeux ont plongé bien des fois.
Rêve de poète et d’artiste,
Tu m’as bien des nuits occupé,
Et mon caprice qui persiste
Ne convient pas qu’il s’est trompé.
Mais seulement il se transpose,
Et, passant de la forme au son,
Trouve dans sa métamorphose
La jeune fille et le garçon.
Que tu me plais, ô timbre étrange !
Son double, homme et femme à la fois,
Contralto, bizarre mélange,
Hermaphrodite de la voix !
C’est Roméo, c’est Juliette,
Chantant avec un seul gosier ;
Le pigeon rauque et la fauvette
Perchés sur le même rosier ;
C’est la châtelaine qui raille
Son beau page parlant d’amour ;
L’amant au pied de la muraille,
La dame au balcon de sa tour ;
Le papillon, blanche étincelle,
Qu’en ses détours et ses ébats
Poursuit un papillon fidèle,
L’un volant haut et l’autre bas ;
L’ange qui descend et qui monte
Sur l’escalier d’or voltigeant
La cloche mêlant dans sa fonte
La voix d’airain, la voix d’argent ;
La mélodie et l’harmonie
Le chant et l’accompagnement ;
A la grâce la force unie,
La maîtresse embrassant l’amant !
Sur le pli de sa jupe assise,
Ce soir, ce sera Cendrillon
Causant près du feu qu’elle attise
Avec son ami le grillon ;
Demain le valeureux Arsace
A son courroux donnant l’essor,
Ou Tancrède avec sa cuirasse,
Son épée et son casque d’or ;
Desdemona chantant le Saule,
Zerline bernant Mazetto,
Ou Malcom le plaid sur l’épaule ;
C’est toi que j’aime, ô contralto !
Nature charmante et bizarre
Que Dieu d’un double attrait para,
Toi qui pourrais, comme Gulnare,
Etre le Kaled d’un Lara,
Et dont la voix dans sa caresse,
Réveillant le cœur endormi,
Mêle aux soupirs de la maîtresse
L’accent plus mâle de l’ami !
Théophile Gauthier
Un beau poème d’amour on ne peut plus bizarre.
Théophile aimait-il les garçons lui que les biographes, disaient coureur de jupons ?
Je ne sais et ne peux vous en dire plus !
Je l’ai, quand à moi, photographiée de dos, (le côté le plus esthétique, à mon avis).
Je vous offre la photo que j’ai numérisée dans la revue Archéologia. (Sur ma photo, on voit les pieds de tous ceux qui se pressent autour de cette sculpture).
Mais si vous désirez absolument voir l’autre face de ce bel hermaphrodite…
Rendez-vous au Musée du Louvre, ou plus vite fait sur wikipédia !
Liviaaugustae