Quasimodo sonnant la cloche. Gravure sur bois de Laisné d’après un dessin de Louis Charles Steinheil (1814-1885), édition de 1844.
De François Villon à Paul Claudel, en passant par Victor Hugo, les plus grandes plumes de la langue française ont élevé face à la cathédrale un monument littéraire.
« Il a bâtit, à côté de la vieille cathédrale, une cathédrale de poésie, aussi ferme que les fondements de l’autre, aussi haute que ses tours. » C’est ainsi que l’historien Jules Michelet évoque, en 1833, Notre-Dame de Paris de Victor Hugo…
En apercevant de loin les tours de Notre-Dame, nous croyons entendre ses cloches sonnées par Quasimodo. Sur le parvis, nous cherchons la silhouette dansante d’Esméralda. Derrière un pilier, nous croyons voir disparaître l’ombre de Frollo – cette archidiacre profondément épris de la gitane. Mais si la plume de Victor Hugo est la plus célèbre de celles qui ont glorifié la cathédrale, elle n’est pas la seule. Au point que l’édifice de pierre peut, parfois, paraître s’estomper devant celui, fait de mots, que poètes et écrivains bâtissent depuis le Moyen Age…
Celui qui a posé la première pierre de ce monument lyrique ? François Villon, en 1461. […] Avec une ironie mordante, l’auteur de la ballade des pendus, Villon, imagine ses funérailles au son des cloches de la prestigieuse Notre-Dame : Item, « je veux qu’on sonne à branle/ Le gros beffroi, qui est de verre », écrit-il, évoquant cette cloche nommée Jacqueline, connue pour sa fragilité, qui lui donnait une résonnance particulière.
Les bourdons de la cathédrale, on les retrouve encore, au XVIe siècle, sous la plume de Rabelais. Car si l’esthétique harmonieuse de la Renaissance, a supplanté le goût « gothique », Notre-Dame, elle, continue de fasciner. Ainsi, dans la « Vie sentimental du grand Gargantua, père de Pantagruel, celui-ci raconte comment son héros, le géant Gargantua, s’assoit sur les tours de la cathédrale pour se reposer et « considère les grosses cloches qui étaient dans les tours. » En les secouant, « lui vient en pensée qu’elles serviraient de campagnes (grelots) au cou de sa jument » […]
Il faudra attendre le XIXe siècle pour entendre à nouveau sonner, entre les pages d’un livre, ces bourdons à pleine volée. Leur sonneur : Quasimodo, le bossu sorti du cerveau de Victor Hugo. […]
François-René de Chateaubriand, dans son « Génie du Christianisme », publié en 1802, est l’un des premiers à s’inquiéter de l’état de la cathédrale : « On aura beau bâtir des temples grecs bien élégants, bien éclairés, (…) le bon peuple regrettera toujours ces Notre-Dame de Reims et de Paris, ces basiliques toutes moussues, toutes remplies des générations des décédés et des âmes de ses pères. » […]
Hugo confère en quelque sorte à Notre-Dame une âme : Quasimodo, « ce monstrueux escargot dont Notre-Dame est la coquille » comme l’écrit Théophile Gauthier, fait battre le cœur de ses pierres. « La présence de cet être extraordinaire faisait circuler dans toute la cathédrale je ne sais quel souffle de vie » […]
Sourd et muet, cet être difforme s’exprime à travers les cloches, qu’il fait sonner tantôt avec passion tantôt avec désespoir et, qui deviennent sa voix. « Cependant la tour vacillait : lui, criait, et grinçait des dents, ses cheveux roux se hérissaient, sa poitrine faisait le bruit d’un soufflet de forge, son œil jetait des flammes, la cloche monstrueuse hennissait toute haletante sous lui ; et alors ce n’était plus le bourdon de Notre-Dame ni Quasimodo : c’était un rêve, un tourbillon, une tempête ; le vertige à cheval sur le bruit : un esprit cramponné à une croupe volante : un étrange centaure moitié homme, moitié cloche », lance ainsi Hugo. Notre-Dame prend vie.
Après ce chef-d’œuvre, plus jamais on ne regardera la cathédrale de la même façon. Poètes et écrivains, quand ils célèbrent Notre-Dame de Paris, évoquent souvent aussi bien la cathédrale que le roman. Théophile Gautier ne manque pas de dédier à Hugo son poème : Soleil couchant, où il décrit le soleil se couchant derrière Notre-Dame avec ses « tours au fronton orné de dentelles de pierres » et ses « pignons tailladés que surmontent des anges/ Aux corps roides et longs, aux figures étranges ». Et Gérard de Nerval, dans ses vers mélancoliques sur Notre-Dame, va jusqu’à mentionner le prénom de l’écrivain : « Bien des hommes de toute les pays de la terre / Viendront pour contempler cette ruine austère/ Rêveurs, et relisant le livre de Victor… »