Samedi 1er octobre 2022
C'est le mois du rosaire, Francis Jammes nous offre un magnifique poème pour ce mois dédié à Marie.
La Vierge du Rosaire
Bartholomé Esteban Perez Murillo
Rosaire
Agonie.
Par le petit garçon qui meurt près de sa mère
tandis que des enfants s’amusent au parterre ;
et par l’oiseau blessé qui ne sait pas comment
son aile tout à coup s’ensanglante et descend,
par la soif et la faim et le délire ardent:
Je vous salue, Marie.
(cette strophe a été chantée par Georges Brassens)
Flagellation.
Par les gosses battus par l’ivrogne qui rentre,
par l’âne qui reçoit des coups de pied au ventre,
par l’humiliation de l’innocent châtié,
par la vierge vendue qu’on a déshabillée,
par le fils dont la mère a été insultée :
Je vous salue, Marie.
Couronnement d’épines.
Par le mendiant qui n’eut jamais d’autre couronne
que le vol des frelons, amis des vergers jaunes,
et d’autre sceptre qu’un bâton contre les chiens ;
par le poète dont saigne le front qui est ceint
des ronces des désirs que jamais il n’atteint :
Je vous salue, Marie.
Portement de Croix.
Par la vieille qui, trébuchant sous trop de poids,
s’écrie « Mon Dieu ! » Par le malheureux dont les bras
ne purent s’appuyer sur une amour humaine
comme la Croix du Fils sur Simon de Cyrène ;
par le cheval tombé sous le chariot qu’il traîne:
Je vous salue, Marie.
Crucifiement.
Par les quatre horizons qui crucifient le Monde,
par tous ceux dont la chair se déchire ou succombe,
par ceux qui sont sans pieds, par ceux qui sont sans mains,
par le malade que l’on opère et qui geint
et par le juste mis au rang des assassins:
Je vous salue, Marie.
Résurrection.
Par la nuit qui s’en va et nous fait voir encore
L’églantine qui rit sur le cœur de l’aurore;
Par la cloche pascale à la voix en allée
Et qui, le Samedi-Saint, à toute volée,
Couvre d’alleluias la bouche des vallées :
Je vous salue, Marie.
Ascension.
Par le gravissement escarpé de l’ermite
Vers les sommets que les perdrix banches habitent,
Par les troupeaux escaladant l’aube du ciel
Pour se nourrir plus que de neige de miel,
Et l’ascension du glorieux soleil.
Je vous salue, Marie.
Pentecôte.
Par les feux pastoraux qui descendent, la nuit,
Sur le front des coteaux, ces apôtres qui prient ;
Par la flamme qui cuit le souper noir du pauvre ;
Par l’éclair dont l’Esprit allume comme un chaume,
Mais pour l’Éternité, le néant de chaque homme :
Je vous salue, Marie.
Assomption.
Par la vieille qui atteint, portant un faix de bois,
Le sommet de la route et l’ombre de la Croix,
Et que son plus beau fils viens aider dans sa peine ;
Par la colombe dont le vol à la lumière
Se fond si bien qu’il n’est bientôt qu’une prière :
Je vous salue, Marie.
Couronnement de la Sainte Vierge.
Par la Reine qui n’eut d’autre Couronne
Que les astres, trésor d’une ineffable Aumône,
Et d’autre sceptre que le lys d’un vieux jardin ;
Par la vierge dont penche le front qui est ceint
Des roses des désirs que son amour atteint :
Je vous salue, Marie.
Francis Jammes