AMOURS ET PARFUMS…
Les parfums sont de puissants magiciens pouvant vous transporter au travers des années que vous avez vécues.
HELEN KELLER
L’Odeur est l’intelligence des fleurs.
HENRY DE MONTHERLANT
BRISE MARINE.
L’hiver a détruit la lande et le courtil.
Tout est mort. Sur la roche uniformément grise
Où la lame sans fin de l’Atlantique brise,
Le pétale fané pend au dernier pistil.
Et pourtant je ne sais quel arome subtil
Exhalé de la mer jusqu’à moi par la brise,
D’un effluve si tiède emplit mon cœur qu’il grise ;
Ce souffle étrangement parfumé, d’où vient-il ?
Ah ! Je le reconnais. C’est de trois mille lieues
Qu’il vient, de l’Ouest, là-bas où les Antilles bleues
Se pâment sous l’ardeur de l’astre occidental ;
Et j’ai, de ce récif battu du kymrique,
Respiré dans le vent qu’embauma l’air natal
La fleur jadis éclose au jardin d’Amérique.
JOSE MARIA DE HEREDIA, (Les Trophées)
A CHIMENE
Mystiques barcarolles,
Romances sans paroles, Chère, puisque tes yeux,
Couleur des cieux,
Puisque ta voix étrange
Vision qui dérange
Et trouble l’horizon
De ma raison,
Puisque l’arôme insigne
De ta pâleur de cygne,
Et puisque la candeur
De ton odeur,
Ah ! Puisque tout ton être,
Musique qui pénètre,
Nimbes d’anges défunts,
Tons et parfums,
A, sur d’almes cadences,
En ses correspondances
Induit mon cœur subtil,
Ainsi soit-il !
PAUL VERLAINE (Fêtes galante)
UN HEMISPHERE DANS UNE CHEVELURE
Laisse-moi respirer longtemps ; longtemps, l’odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l’air.
Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j’entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la musique.
Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures ; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l’espace est plus bleu et plus profond, où l’atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.
Dans l’océan de ta chevelure, j’entrevois un port fourmillant de champs mélancoliques, d’hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leur architectures compliquées sur un ciel immense où se prélasse l’éternelle chaleur.
Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs de longues heures passées sur un divan, dans la chambre d’un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.
Dans l’ardent foyer de ta chevelure, je respire l’odeur du tabac mêlé à l’opium et au sucre ; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l’infini de l’azur tropical ; sur les rivages duvetés de ta chevelure, je m’enivre des odeurs combinés du goudron, du musc et de l’huile de coco.
Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.
CHARLES BAUDELAIRE (Le Spleen de Paris)
MELODIE IRLANDAISE (imitée de Thomas More)
Le soleil du matin commençait sa carrière,
Je vis près du rivage une barque légère
Se bercer mollement sur les flots argentés.
Je revins quand la nuit descendait sur la rive :
La nacelle était là, mais l’onde fugitive
Ne baignait plus ses flans dans le sable arrêtés.
Et voilà notre sort ! au matin de la vie
Par des rêves d’espoir notre âme poursuivie
Se balance un moment sur les flots du bonheur ;
Mais, sitôt que le soir étend son voile sombre,
L’onde qui nous portait se retire, et dans l’ombre
Bientôt nous restons seuls en proie à la douleur.
Au déclin de nos jours on dit que notre tête
Doit trouver le repos sous un ciel de tempête ;
Mais qu’importe à mes vœux le calme de la nuit !
Rendez-moi le matin, la fraîcheur et les charmes ;
Car je préfère encor ses brouillards et ses larmes
Aux plus douces lueurs du soleil qui s’enfuit.
Oh ! qui n’a désiré voir tout à coup renaître
Cet instant dont le charme éveilla dans son être
Et des sens inconnus et de nouveaux transports !
Où son âme semblable à l’écorce embaumée,
Qui disperse en brûlant sa vapeur parfumée,
Dans les feux de l’amour exhala ses trésors !
GERARD DE NERVAL (Poésies et Souvenirs)
LES ROSES DE SAADI.
J’ai voulu ce matin te rapporter des roses ;
Mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les nœuds trop serrés n’ont pu les contenir.
Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s’en sont allées.
Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir.
La vague en a paru rouge et comme enflammée.
Ce soir, ma robe encore en est toute embaumée…
Respires-en sur moi l’odorant souvenir.
MARCELINE DESBORDES-VALMORE (Poésies inédites)
IL FERA LONGTEMPS CLAIR CE SOIR.
Il fera longtemps clair ce soir, les jours allongent.
La rumeur du jour vif se disperse et s’enfuit.
Et les arbres, surpris de ne pas voir la nuit,
Demeurent éveillés dans le soir blanc, et songent…
Les marronniers, sur l’air plein d’or et de lourdeur,
Répandent leurs parfums et semblent les étendre ;
On n’ose pas marcher ni remuer l’air tendre
De peur de déranger le sommeil des odeurs.
De lointains roulements arrivent de la ville…
La poussière qu’un peu de brise soulevait,
Quittant l’arbre mouvant et las qu’elle revêt,
Redescend doucement sur les chemins tranquilles ;
Nous avons tous les jours l’habitude de voir
Cette route si simple et si souvent suivie,
Et pourtant quelque chose est changé dans la vie ;
Nous n’aurons plus jamais notre âme de ce soir…
ANNA DE NOAILLES (Le Cœur Innombrable)
Poésies et textes extraits de : Essences et parfums, une anthologie poétique, de A. DUPEREY.