Frontispice gravé par C.N. Cochin d’après OUDRY
Pour les fables de Lafontaine (1755-1759)
Premier récit.
Après quelques moments, haussant un peu la voix :
Dans Thèbes, reprit-elle, on conte qu’autrefois
Deux jeunes cœurs s’aimaient d’une égale tendresse :
Pirame, c’est l’amant, eut Thisbée pour maitresse.
Jamais couple ne fut si bien assorti qu’eux :
L’un bien fait, l’autre belle, agréable tous deux,
Tous deux dignes de plaire, ils s’aimèrent sans peine ;
D’autant plus tôt épris, qu’une invincible haine
Divisant leurs parents ces deux amants unit,
Et concourut aux traits dont l’Amour se servit.
Le hasard, non le choix, avait rendu voisines
Leurs maisons, où régnaient ces guerres intestines :
Ce fut un avantage à leurs désirs naissants.
Le cours en commença par des jeux innocents :
La première étincelle eut embrasé leur âme,
Qu’ils ignoraient encor ce que c’était que flamme.
Chacun favorisait leurs transports mutuels,
Mais c’était à l’insu de leurs parents cruels.
La défense est un charme : on dit qu’elle assaisonne
Les plaisirs, et surtout ceux que l’amour nous donne.
D’un des logis à l’autre, elle instruisit du moins
Nos amants à se dire avec signes leurs soins.
Ce léger réconfort ne les put satisfaire ;
Il fallut recourir à quelque autre mystère.
Un vieux mur entr’ouvert séparait leur maisons ;
Le temps avait miné ses antiques cloisons :
Là souvent de leurs maux ils déploraient la cause ;
Les paroles passaient, mais c’était peu de chose.
Se plaignant d’un tel sort, Pirame dit un jour :
Chère Thisbée, le Ciel veut qu’on s’aide en amour ;
Nous avons à nous voir une peine infinie :
Fuyons de nos parents l’injuste tyrannie.
J’en ai d’autres en Grèce ; ils se tiendront heureux
Que vous daignez chercher un asile chez eux ;
Leur amitié, leurs biens, leur pouvoir, tout m’invite
A prendre le parti dont je vous sollicite.
C’est votre seul repos qui me le fait choisir,
Car je n’ose parler, hélas ! de mon désir.
Faut-il à votre gloire en faire un sacrifice
De crainte de vains bruits faut-il que je languisse ?
Ordonnez, j’y consens ; tout me semblera doux ;
Je vous aime, Thisbé, moins pour moi que pour vous.
J’en pourrais dire autant, lui répartit l’Amante :
Votre amour étant pure, encor que véhémente,
Je vous suivrais partout ; notre commun repos
Me doit de mettre au-dessus de tous les vains propos ;
Tant que de ma vertu je serai satisfaite,
Je rirai des discours d’une langue indiscrète,
Et m’abandonnerai sans crainte à votre ardeur,
Contente que je suis des soins de ma pudeur.
Jugez ce que ressentit Pirame à ces paroles ;
Je n’en fais point ici de peintures frivoles :
Supléez au peu d’art que le Ciel mit en moi ;
Vous-même peignez-vous cet amant hors de soi.
Demain, dit-il, il faut sortir avant l’Aurore ;
N’attendez point les traits que son char fait éclore.
Trouvez-vous aux degrés du Terme de Cérès ;
Là, nous nous attendrons : le rivage est tout près,
Une barque est au bord ; les rameurs, le vent même.
Tout pour notre départ montre une hâte extrême ;
L’augure en est heureux, notre sort va changer ;
Et les dieux sont pour nous, si je sais bien juger.
Thisbé consent à tout : elle en donne pour gage
Deux baisers, par le mur arrêtés au passage,
Heureux mur ! tu devais servir mieux leur désir :
Ils n’obtinrent de toi qu’une ombre de plaisir.
Le lendemain Thisbé sort, et prévient Pirame ;
L’impatience, hélas ! maîtresse de son âme,
La fait arriver seule et sans guide aux degrés.
L’ombre et le jour luttaient dans les champs azurés.
Une lionne vient, monstre imprimant la crainte ;
D’un carnage récent sa gueule est toute teinte.
Thisbé fuit ; et son voile, emporté par les airs,
Source d’un sort cruel, tombe dans ces déserts.
La lionne le voit, le souille, le déchire ;
Et, l’ayant teint de sang, aux forêts se retire.
Thisbé s’était cachée en un buisson épais.
Pirame arrive, et vois ces vestiges tout frais :
O dieux ! que devient-il ? Un froid court dans ses veines ;
Il aperçoit le voile étendu dans ces plaines ;
Il se lève ; et le sang, joint aux traces de pas,
L’empêche de douter d’un funeste trépas.
Thisbé ! s’écria-t-il, Thisbé, je t’ai perdue !
Je l’ai voulu : cest moi qui suis le monstre affreux
Par qui tu t’en vas voir le séjour ténébreux :
Attends-moi, je te vais rejoindre aux rives sombres ;
Mais m’oserai-je à toi présenter chez les ombres ?
Jouis au moins du sang que je vais t’offrir,
Malheureux de n’avoir qu’une mort à souffrir.
Il dit, et d’un poignard coupe aussitôt sa trame.
Thisbé vient ; Thisbé voit tomber son cher Pirame.
Que devint-elle aussi ? Tout lui manque à la fois,
Le sens et les esprits, aussi bien que la voix.
Elle revient enfin ; Clothon, pour l’amour d’elle,
Laisse à Pirame ouvrir sa mourante prunelle.
Il ne regarde point la lumière des cieux ;
Sur Thisbé seulement il tourne encor les yeux.
Il voudrait lui parler, sa langue est retenue :
Il témoigne mourir content de l’avoir vue.
Thisbé prend le poignard ; et découvrant son sein :
Je n’accuserai point, dit-elle ton dessein,
Bien moins encor l’erreur de ton âme alarmée :
Ce serait t’accuser de m’avoir trop aimée.
Je ne t’aime pas moins : tu vas voir que mon cœur
N’a, non plus que le tien, mérité son malheur.
Cher Amant ! reçois donc ce triste sacrifice.
Sa main et le poignard font alors leur office ;
Elle tombe, et, tombant range ses vêtements :
Dernier trait de pudeur même aux derniers moments.
Les Nymphes d’alentour lui donnèrent des larmes,
Et du sang des Amants teignirent par des charmes
Le fruit d’un mûrier proche, et blanc jusqu’à ce jour,
Eternel monument d’un si parfait amour.