SENANQUE.
Les
Pierres et la vie…
La vallée, avec l’abbaye de
Sénanque.
A peu
de distance de la petite ville fortifiée de Gordes, dans une vallée inhabitée où coule la Sénancole, quelques moines cisterciens décident en 1148 d’implanter une nouvelle abbaye. Ces moines
viennent de l’abbaye de Mazan, dans l’Ardèche. Le projet a été lancé par l’évêque de Cavaillon.
Ce
milieu du XIIe siècle est la grande époque des cisterciens, ordre monastique alors tout récent dont la spiritualité dépouillée, austère même, vient répondre à l’attente d’une vie monastique à
la fois plus intérieure et plus radicale. Les abbayes cisterciennes se multiplient dans toute l’Europe chrétienne.
En
Provence même, Sénanque a plusieurs jumelles, dont deux sont bien connues : Le Thoronet et Sylvacane.
Le
site de Sénanque convient parfaitement aux cisterciens : la vallée est lumineuse mais parfaitement sauvage ; un verrou rocheux la sépare en aval des campagnes plus peuplées ; an
amont la montagne n’est que rocaille, forêt, maquis et sangliers. Ce paysage compose le « désert » où les cisterciens, à l’imitation des moines primitifs, se retirent pour se
consacrer au travail et à la prière. De l’eau, un peu de terre pour les cultures vivrières, du matériau de construction, un beau calcaire pâle, autant qu’on en veut : les moines n’ont pas
besoin d’autre chose.
Le
soutient des familles féodales du pays garantit aussi bien la protection, car la Provence du XIIe siècle n’est pas vraiment calme, que le financement, car on peut se retirer au désert sans
perdre le sens des réalités.
L’abbaye
est donc construite très vite. L’orientation de la vallée dicte celle de l’église. Le cloître est placé au nord de la nef afin de bénéficier de son ombre : l’été, en effet est torride.
Trois principes guident les constructeurs.
D’abord
la solidité.
La
pierre est abondante, mais les tremblements de terre ne sont pas rares dans la région et, malgré la grande épaisseur des murs, la voûte du grand dortoir montre aujourd’hui encore des traces
d’un mouvement inattendu.
Ensuite,
la
sobriété.
Pas
de haut clocher ici, mais un clocheton juste assez haut pour que le son des cloches atteignent les moines qui travaillent dans la forêt. Une façade nue, peu de percements, un cloître de petite
taille, car la terre n’est pas assez riche pour nourrir une grande communauté et Sénanque n’aura jamais de nombreux effectifs.
Le clocheton de l’abbaye.
Le cloître de l’abbaye
Chapiteau aux feuilles d’eau du Cloître.
Tête de diable dans le
cloître.
Enfin,
la
beauté.
Etre
pauvre, par imitation de Jésus, ne signifie pas vivre dans la laideur. Très peu de sculpture, mais le jeu délicat des proportions, carré, triangle, cercle. Cette architecture nue est en réalité
savante. Il faut du temps, de la méditation, du silence pour percevoir cette harmonie. La beauté d’un édifice sacré est une image de Dieu : Dieu qui a créé les matériaux, Dieu qui a ordonné
le monde et lui a donné ses proportions et son intelligence. Les pierres parlent de Dieu, montent Dieu.
Rosace de Sénanque vu de l’intérieur.
La
suite de l’histoire est toute simple. L’abbaye s’enrichit puis essaie, au XVIe siècle, de revenir à l’austérité primitive. Non sans mal : les guerres de religion déciment la communauté. Au
XVIIIe siècle, il faut reconstruire une partie des bâtiments.
L’aile
classique, peu connue car les visiteurs ne peuvent la voir, ne démérite pas ; elle a l’élégance, la sobriété, la sûreté de proportions des bâtiments médiévaux.
Puis
c’est la révolution. Les religieux sont dispersés de force en 1791. Epargnée par son acheteur, l »abbaye est alors intacte lorsque les moines venus de Lérins s’y réinstallent vers 1854. Eux
aussi ajoutent de bâtiments, mais toujours selon les mêmes principes : pierre nue, régularité et modestie.
Champs de lavande fleuries de l’abbaye.
De
magnifiques champs de lavande viennent marier leur couleur à celles de la pierre et de la tuile. Trop peu nombreux, les moines doivent quitter Sénanque en 1969. Mais Lérins conserve la propriété
de Sénanque et, grâce à des associations qui entretiennent l’abbaye et la mettent en valeur pendant vingt ans, les moines de Lérins peuvent revenir en 1988. Ils y sont toujours.
La vie
au désert se poursuit donc à Sénanque : travailler, prier, chercher Dieu dans le silence et la beauté.
Frère
Yves COMBEAU, o.p.