La
langue française est belle parce qu’elle est vieille. Vieille comme Notre-Dame, vieille comme Versailles, comme la maison de Jacques Cœur, comme le portrait de d’Agnès Sorel par Fouquet. Chaque
mot a été roulé par les âges, il est devenu beau par l’usure, l’érosion, les souvenirs qui s’attachent à sa forme, l’étymologie qui raconte sa vie séculaire. On pourrait quasiment poser en
principe que lorsqu’un mot est laid, c’est qu’il est superflu. Il n’est que de comparer un dictionnaire du XIXe siècle, le Littré ou le Darmesteter, aux dictionnaires que l’on publie
aujourd’hui. Ces derniers sont pleins de discordances bien propres à désespérer les écrivains, les lettrés et le peuple s’il les feuillette. On voit là en plein les ravages de la
néologie : quand apparaît un vocable inédit, au sens indécis, à consonance étrangère ou scientifique, il a vite fait de se substituer aux termes anciens qui étaient non seulement
esthétiques mais encore adéquats ; il les mange comme un loup ou un bacille.
Jean
DUTOUR :
Extrait
de « A la recherche du français perdu »