[…] « Etrange cette expression
« question de vie ou de mort ». On n’y croit jamais vraiment. Hormis la maladie et les accidents, qu’est-ce qui nous paraît encore une question de vie ou de morte dans nos paisibles
existences d’Occidentaux ? Nous avons repoussé la mort hideuse aussi loin de nous que nous le pouvions, au point que, d’inévitable, elle est devenue une désastreuse surprise. Du coup,
n’avons-nous pas aussi perdu le sens de la vie, de son extrême importance, de sa terrible fragilité ? […]
A.H. JAPP : extrait du livre la mort simplement.
[…] « Quelle chose remarquable que cet espresso, servi dans une jolie tasse en porcelaine blanche, si fine que, lorsqu’on la portait à la bouche, le soleil irisait le fond telle de la nacre. Chez Sabatino’s, un café de Hanover Street dans le North End, on le servait accompagné d’un petit biscuit craquant, au miel et aux épices. Un délice. Un minuscule délice, mais un délice parfait. […]
Au fond la vie est pleine de délices. Néanmoins, en général on ne les remarque pas. Il serait ahurissant d’en vouloir aux gens de cet aveuglement. Ils sont bombardés de sollicitations en tout genre. Alors forcément, ils ne voient plus le reste, les petits délices qui ne font pas de bruit. Ils sont si discrets qu’on finit par les croire banals, puis par les ignorer complètement. C’est dommage. […]
Certes, il est bien difficile de revenir en arrière. Réapprendre qu’un espresso avec son biscuit croquant est une merveille. Se délecter du moment où votre petit plateau arrivera sur votre table. Anticiper l’odeur du café, la sentir enfin. Tourner le breuvage, détailler la volute d’écume beige très pâle qui adopte la danse de la cuillère, découvrant par instants le minuscule océan ébène. Casser en deux le biscuit afin de le faire durer plus longtemps. Avaler avec voracité la première moitié, mais déguster avec lenteur le seconde, la laisser fondre sur la langue.
Il faudrait que chaque geste soit pensé, ait une véritable destination. Pris dans un cyclone de contraintes, d’obligations, d’habitudes, nous nous agitons, oubliant d’un moment à l’autre la raison de nos mots, celle de nos gestes.
Redevenir acteur. Redevenir un véritable protagoniste de notre drame personnel. Savoir, avec précision, les mots que nous dirons, la façon dont nous les dirons et pourquoi et à qui. […]
A.H. JAPP : extrait du livre La mort simplement.
[…] «Nous connaissons tous, ou presque, des moments de doute. Nous ne serions pas humains sans cela ou alors, nous aurions une vie idéale, et ce n’est, malheureusement pas le cas de la plupart d’entre nous. Nous pouvons haïr Dieu parce que nous avons souffert au-delà de nos pires cauchemars et que nous pensons qu’il aurait dû intervenir. Nous Le détestons avec chacune de nos fibres. Toutefois, cela signifie qu’Il est toujours à nos côtés.
-Et pourquoi n’intervient-il pas ?
- Ma fille… Si je savais cela, je serais une sainte, une élue, et je ne suis qu’une servante qui dirige de son mieux un monastère perdu en plein désert ; Je crois… c’est tout à fait personnel et probablement antidogmatique, que Dieu nous laisse libres. « Nous » signifie les gentils et les méchants. Le jugement viendra plus tard. Selon toujours moi, Dieu nous prête une Ame pour une durée que nous ignorons. A nous de la faire fleurir ou de l’assécher. Il ne s’immisce pas dans nos petites vies. Savez-vous, ma chère, que soixante-dix pour cent des prières émises dans le monde concernent l’argent ? Une supplique à Dieu pour en obtenir d’avantage, par quelque moyen que ce soit. Vingt pour cent de ces prières demandent qu’un être proche décède, afin de récupérer l’héritage. Et vous voudriez que Dieu y participe ? […]
A.H. JAPP : extrait du livre La mort simplement.