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Littérature.

 

 

 

 

 

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En  rose et bleu splendeur du crépuscule…

 

 

CREPUSCULE.

 

Elle est belle encore, et désirable, mais c’est un chant du cygne au crépuscule, elle jette ses derniers feux et ne l’ignore pas. D’où cette douceur empreinte de résignation, qu’elle n’avait pas avant. Elle lutte encore, courageusement, pathétiquement, telle la petite chèvre de Monsieur Seguin. Elle fait de l’aquagym, du yoga ou du vélo d’appartement. Elle mange bio en évitant les graisses, le sucre et l’alcool.

Eventuellement, si elle «en a les moyens, elle va chez ce carrossier qu’on appelle « chirurgien esthétique » pour un rafistolage ici ou là. Mais son garagiste, autrement dit son médecin, ne la berce pas d’illusions : le moteur tourne bien. Mais au ralenti, et sous réserve de changer certaines pièces. Elle s’y résoudra. Elle use d’onguents pour cacher tant soi peu les rides autour du cou et les poches sous les yeux ; et voit dans son cabinet de toilette une batterie de crèmes amincissantes aux fins aléatoires d’effacer « la culotte de cheval ».

Elle a soixante ans, un peu plus, un peu moins. Ses enfants sont casés, sauf le dernier qui glande de stages non rémunérés en petits jobs payés au SMIC. Les aînés sont mariés, ils ont des enfants, elle est donc grand-mère et ce rôle lui convient : garder le bébé de sa fille lui rappelle l’époque où elle pouponnait. Du reste, sa fille lui ressemble – en plus jeune- elle en conçoit un mixte de fierté et de jalousie. En ce temps-là les hommes lui faisaient la cour, souvent. Ca arrive encore. Moins souvent, et son mari qui était alors jaloux comme un tigre s’en fout éperdument. Si tant est qu’elle ait gardé son mari ; ils ont tendance à se faire la malle avec des jeunettes. L’inverse est plus rare. Ce mari qui l’a longtemps exaspéré et qu’elle trouvait peu romantique, voilà qu’il l’attendrit. Lui aussi a peur de vieillir. Elle sourit avec un rien de mélancolie en le voyant pointer sa brioche en tenue de jogging ou revenir de chez le coiffeur avec un zeste  de rose sur le cheveu. Elle sourit même quand il drague ses copines du club de peinture ou de chorale. Sourire jaune sur les bords, mieux vaut se méfier. Au fond, elle l’a toujours aimé, ils vont finir leurs jours ensemble, il y aura d’autres petits-enfants. « Tout fini bien puisque tout finit », écrivait Chardonne. Tout finirait bien si ses parents allaient moins mal. Ils sont âgés et sa mère, hélas, vient de se fracturer le col du fémur. Visites obligées à l’hôpital. Quant à son père, le début d’Alzheimer ne présage rien de bon. C’est la vie. Elle tâche de la prendre à la bonne et, dans ses moments d’euphorie, il lui semble qu’elle goûte plus intensément un lever de soleil sur la colline, le chant d’un merle, un sourire, une sonate, un geste affectueux de son fils ou de son mari. Elle se sent précaire et fragile, ça l’attendrit, ça la rend philosophe, elle se dit qu’il faut glaner autant de bonheur que possible. Des petits bonheurs au pluriel et sans majuscule : l’âge des vastes chimères est révolu, elle hausse les épaules en écoutant ses palabrer sur la nécessité de bâtir un monde meilleur. Comme si le monde pouvait changer ! […]

Bref, nonobstant des menus soucis de santé, la femme de soixante ans peut voir la vie en rose. Un certain rose, celui des ciels d’automne. Par pudeur ou coquetterie, elle se proclame « vieille ». Elle le sera un jour, elle ne l’est pas encore et elle a très envie qu’on la rassure. Le meilleur moyen est de la courtiser, et s’il s’ensuit un flirt, ou d’avantage, le séducteur s’apercevra que le goût de ses lèvres est aussi printanier que celui d’une minette.

DENIS TILLINAC extraits de : Ce qui reste des jours (La Montagne, 24 juin 2007)

 

 

 

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