Paul CLAVIER, agrégé et docteur en philosophie, enseigne à l’Ecole normale supérieure, rue d’Ulm, à Paris.
PROLOGUE.
(extraits)
Autrefois, les grandes catastrophes étaient attribuées à la colère des dieux. Neptune ébranlait la terre. Mars déchainait la guerre. Jupiter tonnant lançait la foudre. L’Eternel en colère provoquait le Déluge, envoyait des nuées de sauterelles, faisait pleuvoir du sang, frappait les nouveau-nés… Avec le temps Dieu semble avoir renoncé à ces traitements cruels : il est devenu le « bon Dieu ». Du coup, on ne sait plus comment interpréter ces drames. Séismes, inondations, massacres, génocides : d’où viennent ces fléaux, et pourquoi ce Dieu bon n’intervient-il pas ? Le déchaînement du mal avait une explication, il devient une énigme. Comment la résoudre ? Le Dieu jaloux était tout-puissant. En devenant bon, n’aurait-il pas renoncé à sa toute-puissance ? Jupiter ne fait plus trembler l’univers. C’est lui qui tremble devant le mal. Telle est la conclusion désormais classique, quasiment obligatoire, de toute méditation sur les malheurs de tous les temps. Là-dessus, croyants et non-croyants tombent d’accord : ou bien le bon Dieu n’existe pas, ou bien il n’est pas tout-puissant. Voilà comment on a cru lever un coin de voile de l’énigme du mal. […]
Du mal on ne peut rien conclure. Et surtout pas qu’il ruine forcément la toute-puissance de Dieu. Tout ce qu’on peut dire, c’est que Dieu n’exerce pas sa toute-puissance comme nous le ferions. […]
Décréter l’impuissance de Dieu est toujours bien vu. Le décrire vacillant, gâteux, tremblotant nous rassure. Pourtant, c’est un piètre lot de consolation. Et si ce prétendu remède se révélait… pire que le mal ?
- F.C. - Vous nous conviez à une expérience originale sur la toute-puissance. Pouvez-vous la résumer ?
P.C. - Afin de rendre la méditation sur cette douloureuse question un peu plus joviale, je propose une divertissante expérience de pensée, inspirée du film de Thom Shadyac « Bruce tout-puissant ». Si nous avions les pleins pouvoirs, comment les exercerions-nous ? Quelles maladies éradiquerions-nous ? Quels crimes stopperions-nous ? A partir de combien de victimes devrions-nous intervenir ? Où serait notre « seuil de tolérance » ? Pourquoi pas plus tôt ? Pourquoi telle maladie, et pas telles autres ? Pourquoi telles victimes de telles guerres et pas telles autres ? Et surtout, pourrions-nous le faire sans détruire du même coup la liberté et la responsabilité humaines ?
J’invite mon lecteur à se poser loyalement ces questions. Elles m’ont dissuadé de faire la leçon à Dieu ou de conclure que puisqu’il n’intervient pas comme je serai tenté de le faire, c’est qu’il est impuissant. Il faut plutôt comprendre que Dieu n’exerce pas la toute-puissance comme nous serions tentés de le faire. C’est-à-dire, soyons francs… en cassant la gueule à tous nos ennemis.
- F.C. - La théologienne France Quéré disait : « Dieu est innocent de la toute-puissance dont certains veulent l’accabler ». Qu’en pensez-vous ?
P.C. – Je pense que, pour nous sauver de la mort et du péché, Dieu a vraiment intérêt à être tout-puissant, sinon sa publicité sera mensongère. Le « Dieu faible » est un joli paradoxe pour théologiens, mais si vraiment Dieu avait renoncé à sa toute-puissance, nous serions mal barrés. Il faudrait remplacer « Mais délivre-nous du mal » par « Fais ce que tu peux, c’est-à-dire pas grand-chose ».
S’il y a une faiblesse de Dieu, elle est volontaire. Jésus, librement, ne retient pas le rang qui l’égale à Dieu, nous dit Saint Paul. Donc je pense plutôt que Dieu est innocent de l’impuissance dont on veut L’accabler. C’est plutôt nous qui serions coupables de plaquer Dieu sur nos réactions psychologiques, au demeurant saines, de douleur et de respect. […]
De même, vous n’allez pas dire à un ami : « les médecins auraient pu sauver ta femme et stopper son hémorragie, mais ils ont préféré économiser des compresses ». La seule réponse humaine, c’est : « les médecins n’ont rien pu faire ». Mais justement, c’est une réponse humaine, trop humaine. Dieu n’est pas un service d’urgence débordé par les évènements ou confronté à des suppressions d’effectifs.
- F.C. Dans le fond, quelle est votre conclusion ? Avez-vous résolu l’énigme du mal ?
-P.C. – Je n’en ai pas la prétention. J’ai seulement voulu écarter une fausse piste. Je n’ignore pas que, derrière l’énigme, il y a, plus profondément, le mystère d’une désobéissance, d’une révolte originelle dans la Création. Que gagne-t-on à faire de Dieu un vieillard qui assiste impotent, à la destruction de son œuvre ? On ne console personne. Pire, on dénonce toute espérance. Car ne l’oublions pas : ce qui est en jeu, c’est l’espérance de la libération de la mort et du péché.
Je suis frappé de voir au contraire que les martyrs d’Israël ont toujours puisé l’espérance dans la confession de la toute-puissance de Dieu (2M7, 22). Seul Celui qui nous a faits de rien et qui tient en sa puissance l’existence de toute chose, peut nous sauver. Toute autre promesse de salut relève de l »imagination.
Je pense aussi à Thomas More : « Rien ne peut arriver que Dieu ne l’ait voulu ? Or tout ce qu’il veut, si mauvais que cela puisse nous paraître, est cependant ce qu’il y a de meilleur pour nous » (Catéchisme 313). C’est sans doute dur à avaler, mais toutes nos épreuves ne le sont-elles pas ? Alors, autant les vivre avec de bonnes raisons d’espérer.
Extrait des propos recueillis par Luc Adrian pour Famille Chrétienne du 05 mars N° 1729.